Vincent Crapanzano, Les harkis. Mémoire sans issue, Paris, Gallimard, 2012. Compte-rendu

En attendant la traduction de son Tuhami, etaprès Les Hamadcha en 2000, Gallimard nous propose la traduction du dernier livre de Vincent Crapanzano effectuée, pour une fois, dans des délais raisonnables, à peine un an ce qui constitue un exploit dans le paysage éditorial français. Cette fois encore, Crapanzano explore de façon particulièrement créative, les limites de l’anthropologie actuelle.

Même si nous découvrons sa connaissance personnelle de la vie politique française depuis plus d’un demi-siècle, il n’en choisit pas moins un objet d’étude particulièrement complexe, les harkis. En effet, comme la réforme de l’orthographe, la « méthode globale » ou la religion musulmane, tout Français a un avis sur les harkis. Il est même possible d’ajouter que celui-ci est parfois plus justifié que pour les autres par la position politique adoptée au moment de la guerre d’Algérie. Au nom de ces choix, tous ceux qui ont connu cette période, se donnent le droit de parler des harkis et disposent d’une position arrêtée. Contre ces idées toutes faites, Vincent Crapanzano commence par revenir sur ce qui est désigné par l’écriteau de harkis, titre du livre. Il aurait pu les étudier par le truchement d’un échantillon représentatif au moyen de questionnaires pour accéder immédiatement à leurs opinions sur leur histoire, leur accueil, leur situation, etc… Bref  suivre « les procédures d’enquête telles que les sciences sociales se sont efforcées d’en fixer les règles méthodologiques » comme le dit Althabe. Anthropologue, Crapanzano refuse ces facilités trompeuses et ces grossières approximations pour commencer tout naturellement par s’interroger sur la pertinence de l’appellation, ce qui engendre une succession de difficultés dont le livre rend compte.

Dès l’origine, à leur embauche, le colonisateur sépare parmi les Algériens qui s’engagent au côté de l’armée française qui parfois reviennent d’Indochine, les appelés arabes et cinq grands groupes d’auxiliaires (GMPR et Moghazni en 1955, les Unités Territoriales et les Groupes d’auto-défense en 1956 et enfin, les harkis proprement dit) auxquels s’ajoutent plusieurs milices officieuses. Evidemment les raisons pour lesquelles des Algériens se trouvèrent supplétifs de l’armée française furent très diverses mais surtout difficiles à préciser.

En effet, plusieurs silences occultent la connaissance des « harkis ». La première association qui dit les représenter n’apparaît qu’en 1971, presque 10 ans après l’indépendance de l’Algérie, délai qui révèle le mutisme, la timidité, les angoisses dont ils faisaient preuve et des difficultés qu’ils rencontraient. Le plus facile serait évidemment de décrire leur calvaire à partir du cessez le feu, à partir de sources de seconde main, les exécutions et les tortures, le départ d’Algérie, les conditions d’accueil en France (camps, maisons forestières, dispersion…). Plus révélateur, leur silence est évidemment plus difficile à interpréter au risque de se substituer au locuteur potentiel, à imposer des explications pour remplacer, sans risque d’être contredit, leur mutisme. Mais surtout, aujourd’hui, les témoignages singuliers sont remplacés par des récits stéréotypés fabriqués pour les besoins d’une cause (p. 273) : « les hommes avaient tendance à généraliser leur propre histoire, en alternant le nous, le on et le je » (p.148). A cette « langue de bois » s’ajoute la cécité des auditeurs : « les expériences de ceux qui sont capables de dire une histoire (et qui en ont l’opportunité) pèsent davantage dans notre compréhension historique que celles des individus qui ne s’expriment pas ou qui préfèrent demeurer silencieux » (p. 54). Toutes ces prudences montrent la difficulté d’accéder à la connaissance d’un objet hors « la précipitation des dogmatiques ». Elles nous incitent à une attitude critique envers les catégories utilisées et les informations obtenues. Nous le savions mais le livre de Vincent Crapanzano nous incite à redoubler de vigilance.

 

Devant les obstacles que ses exigences le conduisent à présenter, Crapanzano insiste particulièrement sur le danger d’adopter des catégories apparemment évidentes et d’inscrire les enquêtes dans les cadres qu’elles fixent. En particulier, il oublie ses convictions politiques en faveur de l’indépendance de l’Algérie qui verraient dans les harkis des « collabos », pour rechercher une connaissance de l’intérieur, leurs points de vue. Sinon, ce serait poser au départ, ce qui se trouve à l’arrivée, une tautologie. En revanche, comme toute recherche exigeante, le livre de Crapanzano pose plus de questions qu’il n’en résout mais surtout il répand une féconde inquiétude sur les connaissances auxquelles nous accédons. En ce sens, l’enquête de Crapanzano – même s’il recommence à chacun de ses livres – met le doigt sur les limites de nos démarches pour inciter à aller encore plus loin, pour repousser davantage les capacités d’analyse de l’anthropologie.

Bernard Traimond

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