Cours libre de Bernard Traimond, 2012-2013 : présentation. L’anthropologie expérimentale

Divers ouvrages récents (Campagne, Congoste, Feynie, Milhé) et l’expérience de C. Milhé en Bolivie ont apporté de nombreux sujets de réflexion, La moisson me paraît non seulement riche mais surtout elle a déjà réussi à ouvrir l’anthropologie vers plusieurs angles morts. Désormais, nous ne pourrons plus travailler de la même façon. Le cours va essayer de prendre la mesure d’au moins trois bouleversements :

 

1 – Les types d’enquêtes : Il n’est plus possible de parler d’enquête au singulier car ces textes nous  montrent qu’il y en a de divers types, fort différents les uns des autres et surtout qui ne donnent pas les mêmes résultats. Ainsi, quand une des lectrices de C. Milhé lui conseillait d’aller au domicile d’Alecks, elle lui proposait de changer de conduite, de passer d’une enquête passive dans laquelle le chercheur reste discret et intervient le moins possible, à une enquête active qui perturbe la situation et constate les effets de cette intervention : « Elle arrive devant ses locuteurs comme dans un jeu de quilles et constate, ensuite, les dégâts » avais-je écrit à proposde Myriam Congoste dans le compte-rendu du Vol et de la morale, prototype de l’enquête active. En outre, autre distinction, les recherches peuvent être effectuées de l’intérieur par un indigène comme Michel Feynie, Anne Both ou Jacinto Arias, ou par un « étranger » ce qui modifie passablement la recherche, de l’enquête à l’écriture. Enfin, l’objet même de l’enquête a nécessairement des effets sur le chercheur et sur la façon dont il procède ; des sujets réclament la discrétion, certains sont illégaux, d’autres violents par nature, d’autres plus doux. Ces éléments modifient le déroulement de l’enquête, la façon d’utiliser les informations et d’en rendre compte. Après Colette Milhé, le chercheur ne peut plus se dispenser de rendre compte du type d’enquête qu’il a été amené à effectuer.

 

2 – La continuité: Dans ses Carnets de la drôle de guerre, Sartre dénonce « l’illusion biographique qui consiste à croire qu’une vie vécue peut ressembler à une vie racontée » (Sartre, 1983 : 105). Deux ans après, dans un article célèbre Bourdieu reprend l’expression et en enrichit le contenu. Non  seulement il reprend l’évidente rupture entre le vécu et l’écrit mais il dénonce l’unité d’une vie d’un individu et la continuité dans ses actes. Là où après coup nous recherchons l’unité et la permanence, il n’y a eu que rupture et changement. Chacune des relations de Colette nous surprenait parce qu’elle contredisait la précédente, tels les changements de registre de costume d’Alecks. Ce chaos ne se trouve pas seulement dans les conduites, il se trouve dans les propos comme l’a si bien montré A. Becquelin-Monod (1988). Même si nous cherchons à ne pas dire un jour le contraire de la veille, cela ne veut pas dire que nous y arrivons et que tous le veulent : les Trumai du Brésil trouvent même cette préoccupation comique.

Tout comme nous refusons a priori les groupes, il faut donc que nous apprenions à refuser les lunettes de la continuité sur les paroles et les conduites, que nous nous départions de cette cohérence que nous cherchons tant et pourtant trouvons si peu.

 

3 – Les contextes : La prise en compte du contexte est devenue une de nos « tartes à la crème » (mon dernier séminaire de thèse l’année dernière, lui était consacrée), maintenant que nous savons qu’il n’est pas un décor mais une construction comme Jaujou nous l’avait déjà dit, il y a  quelques années. L’expérience de Colette montre que nous n’avons pas terminé les réflexions sur cette question. Ses Relations (ainsi qu’à la suite des Jésuites j’appellerai les textes qu’elle nous a envoyés) montrent le lien étroit entre la recherche et les successions de circonstances dans lesquelles elle se déploie, de l’enquête à l’écriture, tout au long du processus de recherche. Colette ne peut écrire les mêmes choses de la même façon à La Paz et à Pau. Quelle est la place de ces lieux et de ces situations dans les fabrications de ses sources et de ses textes ?

 

Voici trois domaines parmi beaucoup d’autres qui réclament réflexions. Je propose de les examiner l’un après l’autre, à la rentrée lors du cours libre sous la forme de séminaire. Car j’imagine que chacun doit avoir à proposer d’autres suggestions et d’autres thèmes. Même si Alecks ou Zolo garderons désormais leurs surprises pour eux, à nous d’en concevoir d’autres ne serait-ce que pour prolonger le plaisir que nous avons eu, le mois dernier, à lire les Relations de La Paz (le texte de celles-ci sera distribué aux participants du cours qui ne l’ont pas lu).

 

Bernard Traimond

 

Bibliographie

*

BECQUELIN MONOD, Aurore, « La parole des blancs nous fait rire », L’Homme, 106-107, avril-septembre 1988.

BOURDIEU, Pierre, « L’illusion biographique », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 62-63, 1986.

BOTH, Anne. Les managers et leurs discours. Anthropologie de la rhétorique managériale, Pessac, PUB, Etudes culturelles, 2007.

CAMPAGNE, Julie, Tu m’as pas jetée. C’est moi qui suis partie. Enquête sur les disputes de couples, Lormont, Le Bord de l’eau, Des mondes ordinaires, 2012.

CHAUVIER, Eric. Fiction familiale. Approche anthropo-linguistique de l’ordinaire familial. Pessac, PUB, Etudes culturelles, 2003.

Profession anthropologue, Bordeaux,William Blake and C°, 2004.

Anthropologie, Paris, Allia, 2006.

Si l’enfant ne réagit pas, Paris, Allia, 2006.

Que du bonheur, Paris, Allia, 2009.

La crise commence quand finit le langage, Paris, Allia, 2009.

Contre Télérama, Paris, Allia, 2010.

Anthropologie de l’ordinaire, Toulouse, Anacharsis, 2011.

Somaland, Paris, Allia, 2012.

CONGOSTE, Myriam. Le Voleur et la Morale, Toulouse, Anacharsis, 2012.

FEYNIE, Michel. Les maux du management. Chronique anthropologique d’une entreprise publique, Lormont, Le Bord de l’eau, Des mondes ordinaires, 2010.

Le « as if » management. Regard sur le mal être au travail, Lormont, Le Bord de l’eau, Des mondes ordinaires, 2012.

JAUJOU, Nicolas. Accords mineurs. De l’usage des catégories musicales, Pessac, PUB, Etudes culturelles, 2009.

MILHE, Colette. Comment je suis devenue anthropologue et occitane. Le travail d’enquête : la singularité d’une expérience, Lormont, Le bord de l’eau, Des mondes ordinaires, 2011.

SARTRE, Jean-Paul, Les carnets de la drôle de guerre, Paris, Gallimard, 1983.

TRAIMOND, Bernard, La mise à jour. Introduction à l’ethnopragmatique, Pessac, PUB, Etudes culturelles, 2004.

Penser la servitude volontaire. Un anthropologue de notre temps, Gérard Althabe, Lormont, Le Bord de l’eau, Des mondes ordinaires, 2012.

 

 

Carnets d’enquête

LEIRIS, Michel, L’Afrique fantôme, Paris, Gallimard, 1951.

FAVRET-SAADA, Jeanne & CONTRERAS, Josée, Corps pour corps. Enquête sur la sorcellerie dans le Bocage, Paris, Gallimard, Témoins, 1981.

LEVI-STRAUSS, Claude, Œuvres, Paris, Gallimard, La Pléiade, 2008.

MALINOWSKI, Bronislav, Journal d’ethnographe, Paris, Le Seuil, 1985.

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