Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 24

Sur le chemin

Dans le Gers, on n’est gêné ni par les autoroutes ni par les voies ferrées. Ceux qui y vont en touristes choisissent la lenteur véhiculant les clichés répétés à l’envi depuis le film « Le bonheur est dans le pré ». Nombreux sont ceux qui le traversent à pied, sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle. Au printemps, ce sont surtout de jeunes retraités que l’on rencontre. Ils ont le temps et l’énergie et profitent des gîtes prévus pour eux le long du chemin par les municipalités ou les particuliers.

Montréal-du-Gers, nous cherchons un restaurant pour le dîner. En passant devant la vitrine, nous apercevons du monde attablé. La porte du bar poussée, nous sommes accueillis par l’odeur peu engageante d’un grand chien, installé sur un canapé, visiblement le sien. Je le regarde, certainement avec trop d’insistance : il grogne. A droite, deux vieux jouent aux cartes sans lever la tête ni répondre à notre bonjour. Nous nous avançons timidement vers la salle du restaurant. La patronne grogne elle aussi quand nous lui demandons si on peut manger. Peu habitués à ce type d’accueil, nous ne savons plus si nous devons rester ou partir. « Vous êtes marcheurs ? » « Non ». Les grognements reprennent : « Je fais ça pour rendre service, le repas est simple ». La simplicité nous conviendra.

A part nous, il n’y a dans la salle qu’une grande tablée qui accueille des marcheurs. Ils ne font pas partie du même groupe mais ont été installés ensemble, dans un esprit de convivialité qui doit être de mise entre marcheurs. Dans le couloir attenant, un alignement impressionnant de chaussures de marche et de bâtons reproduit cette réunion d’inconnus.

Ils sont 17, viennent de partout en France ou d’Angleterre et ne parlent que du chemin, de leurs expériences, de leurs exploits, de leurs rencontres, de leurs objectifs, de la route qu’il leur reste à faire, etc. Aucun autre thème n’est abordé. Nous en reconnaissons deux que nous avons déjà vus dans l’après-midi. Ils sont passés plus tôt dans la journée sur un pont médiéval près duquel nous pique-niquions. L’un d’eux a proposé à son compagnon de route de le photographier. Pour se faire, il l’a mis en scène, lui a demandé de rebrousser chemin pour que la photo montre le marcheur dans l’action, en mouvement, en plein effort, le sac sur le dos dans la campagne gersoise, traversant un pont construit pour les pèlerins, des siècles avant que sa retraite lui donne le temps d’entreprendre cette marche. Trois photos, quatre minutes à admirer l’architecture. « Allez on y va. Plus que 9 bornes. » dit-il avec ostentation pour bien montrer aux pique-niqueurs à voiture, qu’eux ne sont pas là pour rigoler. Ils sont courageux et ont de la route à faire. La lenteur c’est bien, mais il ne faut pas en abuser.

Marie-Pierre Eugène

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