Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 23

Les ours n’ont pas goûté le miel !

Dimanche ensoleillé. L’ambiance, l’émotion, l’enjeu (la montée en Top 14), le beau jeu : ce sont les meilleures équipes qui se retrouvent en finale non ? Virage sud ou virage nord ? Devant l’écran de mon ordinateur, je choisis de manière tout à fait aléatoire une place dans le sud, décidée à profiter d’un match prometteur.Aux abords du stade, la bière coule à flots, il fait chaud… Les boulevards sont envahis par les Verts et blancs. Je contourne le stade à la recherche de la bonne entrée et tombe dans le flot noir et jaune… Mauvaise pioche, les 85 bus de supporters de mon équipe me font face, au nord… J’exhibe mon tee-shirt de la Section paloise un peu moins fièrement. Je suis cernée de maillots abeilles, de têtes coiffées de perruques jaunes, d’écharpes en plumes aux mêmes couleurs, de piliers en retraite dont l’essence est manifestement la bière, qui ne valent qu’un coup d’œil amusé, de gringalets en bermuda, de supporters costumés de manière tantôt cocasse, tantôt pathétique.Un mauvais choix et je me suis volé l’émotion, ces larmes qui auraient pu humidifier mes yeux quand l’hymne de la Section aurait été entonnée par des milliers d’amis d’un jour autour de moi. Je me contente d’en voir défiler les paroles sur l’écran géant. Ce qui là-bas aurait été ambiance, n’est ici que bruit assourdissant même si, par un curieux effet acoustique, les hurlements « les jaunes ! » ressemblent étrangement à « Section ! »

Ce que j’aime quand je vais au stade voir un match de rugby, c’est être assise aux côtés d’un fin connaisseur, amoureux du jeu plus que partisan, qui m’enseigne son art par ses commentaires pertinents. Rien de tel ici, ce n’est pas le jour, ce n’est que la fête.

Je pense trouver un allié inattendu pendant le premier quart d’heure : mon équipe qui marque le premier essai et profite de la fébrilité montoise. Le ton baisse. Quelques rangs plus bas, cinq autres Palois ne se sont pas résignés à l’isolement : ils choisissent de chambrer ostentatoirement à chaque point marqué par la Section, ils se lèvent, se tournent vers la tribune, applaudissent, tendent leurs bras vers le ciel. Mais cela ne dure pas : l’indiscipline, le jeu trop rugueux, le manque d’inspiration, les pénalités et les cartons jaunes, la perte de ballons, le manque de munitions… La Section se montre indigne du Top 14, tandis que Mont de Marsan domine, déploie le beau jeu que l’on aime et mérite l’accession.

La sirène retentit, je me lève précipitamment pour quitter l’arène. Cela fait mauvaise perdante mais j’ai une envie pressante (la bière n’est pas en cause…). Je retrouve le flot des Palois, un peu abattus mais lucides dans l’analyse. J’entends des commentaires sur les fautes et le mauvais match. Le meilleur a gagné. Les supporters montois s’attardent dans le stade, fêtant leurs héros d’un jour.

Vers le centre ville, voyant mon tee-shirt,  un vieux monsieur m’accoste : « Je ne sais pas si je peux me  permettre mais, qui a gagné, Pau ? » Mon sourire l’encourage à poursuivre sur le score. Je lui réponds « Trop de pénalités ! » « Ah ! C’est sûr, si on donne des points et le match à l’adversaire… » Maigre consolation, mes impôts locaux devraient rester stables cette année encore…

Colette Milhé

Ce lundi je vois en allant chercher le journal au bord de la route nationale un panneau jaune et noir : « Garein soutient le Stade montois ». Une lecture pragmatique me fait distinguer le « Stade montois », l’équipe de rugby, de la ville, dont la maire est qui plus est « centriste » depuis les dernières élections.Pourtant, j’ai peine à souscrire à l’écriteau écrit vraisemblablement par des amis, la pragmatique me le dit, Alain en particulier. Dans les jours qui viennent je saurai si c’est lui, qui en 1968 avait déjà barré la route pour obtenir une salle pour les jeunes, car la commune joue au foot pour des raisons démographiques, 11 joueurs, et surtout culturelles, les meilleurs joueurs parlent portugais.Le rugby d’aujourd’hui n’est plus le mien. Alors que l’esquive était privilégiée, maintenant, il faut affronter l’adversaire sans autre but que d’arrêter le mouvement. C’était ce qui me révulsait dans le jeu à XIII, et cette façon honnie de jouer – qu’après coup j’ai pu discerner dans cette incompréhensible façon de jouer des Anglais de l’époque, est passée à XV. A l’époque, j’avais imaginé une théorie, qui ne devait avoir aucune originalité, selon laquelle les troisièmes lignes, les deux joueurs supplémentaires, interdisaient tout arrêt car leur arrivée contraignait les possesseurs du ballon à le passer : aujourd’hui, ils peuvent le garder sans risque pour eux et pour le score car les adversaires ne peuvent plus les contraindre par tous les moyens de lâcher le ballon.

Et puis, le rugby est devenu professionnel ce qui accorde aux joueurs, aux entraîneurs et aux dirigeants des revenus inimaginables payés pour une large part par les collectivités publiques, par les impôts comme s’il n’y avait pas de meilleur usage de cet argent. C’est pour cela que si je suis content que le Stade ait gagné, je crains pour les Montois et leurs impôts.

Pourtant, j’étais dans les mêmes lieux en 1963, lors de la Finale. Dès le coup de sifflet final, je m’étais précipité sur Hilcok pour le jucher sur mes épaules (et aussi lui voler un bout de maillot que j’ai encore) dont la façon de jouer constituait à mes yeux toute la richesse et la subtilité du rugby (encore un troisième ligne mais ceux d’aujourd’hui doivent peser deux fois plus et je serai bien incapable de les soulever).

Pour toutes ces raisons et quelques unes d’autres, je n’ai pas eu envie d’aller au stade de Lescure dimanche. Mais c’est peut-être ça, la vieillesse.

Bernard Traimond

 

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