Jakes Aymonino, Usages de collectes

Pour clore la série d’articles sur la journée d’étude sur les « Collectes », voici le compte-rendu de l’intervention de Jakes Aymonino.

Dans le principe de l’oralité, ce qui est vrai ou faux ne reste pas. A chaque fois qu’une information est transmise, elle est digérée de façon différente, l’oralité, c’est une digestion permanente. L’essence même de l’oralité, c’est la mouvance de l’information et il n’est pas certain quand on passe à l’écrit qu’on ait tous ces éléments de la mouvance.

Jakes Aymonino travaille sur la voix. Son travail d’enregistrement, de collectage n’est pas seulement construit par des mots, il y a aussi tout un environnement sonore. Il s’intéresse à la fugacité, à « capturer une étincelle ». Timbre, volume, intensité, rythmique donnent autant d’informations, si ce n’est plus, que les mots. En travaillant sur le son, on retrouve le sens, il est complémentaire du vocabulaire utilisé.

Si on ne garde que ce qui est dit, c’est comme si on ne gardait d’un paysage qu’une photo à plat, comme si tout le relief que l’on perçoit disparaissait. La perception du son n’est pas anecdotique, au contraire, elle contient des informations essentielles.

La pratique de Jakes Aymonino prend le contrepied de l’anthropologie dans la mesure où il n’a aucune question à poser. Son objectif est de s’appuyer sur les enregistrements et de les restituer dans des « spectacles » (pas nécessairement sur une scène.) Que garder et transmettre dans l’enregistrement ? Quelles transformations avec d’autres artistes ? A quel moment un témoignage devient-il une forme poétique ? Cette matière ne peut exister que parce qu’elle peut être réécoutée, elle ne peut pas être écrite.

On peut travailler sur une déconstruction du sens – on ne comprend pas la phrase –on peut restituer le sens sans passer par les mots.

Les paramètres qui intéressent les anthropologues, à savoir comment transcrire à l’écrit sans perdre les informations de l’oralité, ne sont même pas résolus dans l’écriture musicale. Au début, elle était simplifiée puis un ensemble de codes se sont rajoutés. Au fur et à mesure que l’oralité est moins importante, l’écriture est de plus en plus codifiée.

L’écriture conventionnelle ne suffit pas. Depuis 30 ans, il y a des propositions de réécriture de la musique, de changement des codes conventionnels pour que les interprètes se posent des questions : on réintroduit la notion d’interprétation, on réinvente des codes de transmission orale. Il y a une remise en question de l’écrit, des paramètres se sont dilués dans le codage écrit. Des propositions ont été faites, jeu sur les espaces, la grosseur des mots ou encore des propositions que l’on pourrait qualifier de « plastiques » (cf le livre « Notations » qu’il nous a présenté.)

Si Jakes Aymonino ne peut apporter de réponses aux anthropologues quant à la codification écrite, il a peut-être, en présentant ses compétences de professionnel de la voix et de l’écoute, ouvert une nouvelle voie dans la perspective de futures rencontres. Ainsi, amené à préciser son vocabulaire spécialisé, il a mis à jour cette carence, ce manque de mots justement, qu’éprouvent la plupart des anthropologues pour parler de la voix. Si les anthropologues ne peuvent, pour des questions notamment scientifiques et académiques, renoncer à la restitution écrite, améliorer leur capacité à écrire sur la voix et l’oralité pourrait devenir un moindre mal, il n’y a qu’à lire Chauvier pour s’en convaincre.

Voici donc quelques précisions qu’il nous a apportées. Il a par exemple défini le relief à partir de 5 éléments : le tempo (déroulement général de la conversation), le rythme, les appuis (l’accentuation), le timbre, qui fait référence à la fois à toute une construction de la voix par l’environnement dans lequel a vécu la personne et au lieu d’enregistrement qui a une influence. On a tous des habitudes de voix qui sont des constructions, pas des limites, on a tous des inflexions vocales, un espace de résonnance, une manière fonctionnelle d’utiliser sa voix.

Souhaitons une prochaine rencontre avec une illustration concrète et la transmission d’outils pratiques : comment écoute-t-on une voix, que peut-on entendre au-delà des mots? Comment en parler ?

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Un commentaire pour Jakes Aymonino, Usages de collectes

  1. Bernard Traimond dit :

    L’intervention de J. Aymonino lors de la journée d’étude du mai exige un débat pour plusieurs raisons :
    – Elle réclame – rencontre après rencontre comme l’a heureusement rappelé le CR de la journée – une traduction afin que ses savoirs et ses expériences irriguent l’anthropologie. Depuis peu nous savons que la médiation langagière constitue la voie privilégiée d’accès au réel, c’est le « tournant linguistique », mais Aymonino nous apprend qu’il n’est plus possible de s’arrêter là.
    – Même si ce « tout langage » constitue un progrès essentiel, il est encore peu accepté par le provincialisme français.
    – Pour aller plus loin, Aymonino nous propose deux lieux d’analyse, l’oral comme lieu d’expression d’une part, les modulations de la langue, sa musique, d’autre part. Il s’agit en effet de la mise en pratique des paroles selon deux angles d’examen différents.
    Tout enquêteur un peu sérieux verra à la lecture de ces lignes et les insuffisances de ses études antérieures, l’ouverture que constitue la mise au jour de ces perspectives. La question qui surgit alors est des modalités à mettre en œuvre pour équiper les anthropologues dans leurs futures recherches.
    Nous savons que Chauvier et Congoste sont les deux anthropologues français à tenir compte du ton dans l’interprétation des propos de leurs locuteurs. Aymonino nous montre qu’il faut aller encore plus loin.
    – Comment garder ou tout au moins tenir compte du frétillement de l’oral.
    – Comment utiliser la « musique » des paroles dans la démonstration.
    Voilà des thèmes de journées d’études à organiser au plus vite mais sur lesquels il faut préalablement réfléchir et écrire,
    Proposons trois sujets :
    1 – Comment conserver discursivement le frétillement de l’oral ?
    2 – Comment la musique des paroles peut-elle devenir une preuve ?
    3 – Comment rendre compte des insuffisances de l’écriture musicale ou alphabétique ?

    Je termine en soulignant que nous avons rencontré là une véritable interdisciplinarité où chacun pille l’autre – en tout cas nous pillons Aymonino – et non d’une inutile et non moins habituelle juxtaposition d’informations. En tout cas, ces rencontres sont stimulantes pour la réflexion ; essayons de les rendre fécondes.
    B. Traimond

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