Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 19

Nouvel usage de la mendicité

La chasuble jaune fluo est désormais de rigueur pour les mendiants bordelais. L’automobiliste ordinaire, passant à hauteur des quais remarquera le fleurissement de ces tenues de sécurité que l’homme en question, un de ces SDF sans âge autrefois psychanalysés par Patrick Declerck, ne destine pas à la prévention de sa propre sécurité. Qui se soucie, au sujet de ces ‘‘désocialisés’’, des risques d’accident de la circulation ? Et puis combien de ces accidents comprenant des mendiants sont en général couverts par les médias ? La vision de cette chasuble comporte en réalité un effet qui n’a que peu à voir avec la question de la sécurité. Ce vêtement habituellement réservé aux ouvriers sur les chantiers semble remplir une tout autre fonction : assurer, dans le trafic urbain, le balisage  de la mendicité comme pratique urbaine contrôlée. Pour l’automobiliste ordinaire, la zone de charité doit être immédiatement repérable. La vente des journaux pour SDF remplissait déjà, autrefois, une telle fonction, mais dans une mesure moindre, car l’activité du désocialisé semblait moins circonscrite. Avec le port de la chasuble, nous avons franchi un pas important dans la géolocalisation de la pauvreté.

Un regard un tant soit peu critique reconnaîtrait sans doute là un prolongement des débats autour des statistiques ethniques, une volonté de cloisonner la pauvreté pour la contrôler. Coercition et hygiénisme à tous les étages. Cette approche est juste, mais la question se pose plus profondément de la relation d’aide que donnent à voir désormais de telles pratiques. L’aide est une relation incluant fondamentalement deux sujets : un sujet vulnérable et un sujet aidant s’octroyant le droit de s’offusquer de cette vulnérabilité. A la lumière de ce rappel élémentaire, il faut observer de nouveau l’homme en chasuble : il mendie en s’identifiant en tant que mendiant, autrement dit en montrant ce qu’il convient d’éviter, la chasuble de chantier délimitant ce périmètre désaffecté de la vie sociale. Le changement de représentations est notable : le mendiant n’est plus ce sujet flottant conservant l’apparence citoyenne de son déclassement (le ‘‘punk à chien’’, le vendeur de journaux ou le simple père de famille qui s’est retrouvé dans la rue donnaient encore à voir cette couche d’humanité qui colle au fond de leur misère ordinaire). Aux yeux de tous, le mendiant en chasuble se tranche la tête, il s’arrache le visage. Ce qui est annulé, c’est ce que l’anthropologue Erving Goffman nomme le «caractère sacré de la face ». Autrement dit, sa zone d’activité et son action clairement balisées empêchent toute reconnaissance à son endroit. Aucun automobiliste n’a plus à s’arroger ce droit de s’offusquer puisque cet homme n’est plus un sujet à proprement parler, mais une entité qui dysfonctionne dans un monde qui fonctionne. Qui a conseillé à cet homme d’endosser une chasuble fluo ? Sans doute un travailleur social animé de bons sentiments, mais incapable de considérer l’homme face à lui comme un sujet digne de droits. Mourir dans une révolte mutique (ailleurs, quelque part) ou revêtir de lui-même les stigmates de sa vulnérabilité : voilà désormais le choix qui s’offre au mendiant de la ville-monde, ces deux alternatives menant à deux types d’effacement social. Pour les déclassés de notre ville, l’enjeu est désormais d’éviter de devenir des entités repérables et, par là, oubliables. En dernier lieu, une autre solution s’offre à eux, à peine ironique : porter des tenues de camouflage afin qu’on ne les oublie pas.

Eric CHAUVIER

Une réponse à Chroniques de l’ordinaire bordelais

Chez Eric Chauvier, j’aime en toute circonstance l’empathie déjouée grâce au langage, clinique, pour ne pas dire chirurgical. Je trouve très fertile la frontière sur laquelle il travaille, entre science et littérature. Les frontières comme zones de passage mais aussi de trouble, de doute, d’inquiétude et de questionnement.

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