Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 15

Ces gestes qui font la différence

Une photo de nature en pleine page et un slogan associé : Ces gestes qui font la différence. Sous la photo : Compostez ! Pour la première fois, je me sens concernée. Soudaine disponibilité ? Douceur printanière ? Ou maturation lente enfin arrivée à son terme ? Il faut dire qu’il fait grand soleil. J’ai appelé le numéro indiqué avec, il faut bien l’avouer, un sentiment d’autosatisfaction. Oui, je veux faire la différence. Deux jours durant, mes appels sonnent dans le vide, pas même un répondeur. J’opte pour le mail. Quelques heures plus tard, une jeune femme à la voix ensoleillée me contacte, parfaite ambassadrice d’une nature généreuse qui ne demande en retour qu’un peu de courtoisie. Nous échangeons quelques amabilités, l’ambassadrice et moi. Je la félicite pour son travail. Elle me remercie pour mon engagement. Un régal de conscience propre. Je me déteste pour ça. Je me rends au Centre Technique pour l’Environnement afin d’y retirer mon composteur (contre 10 euros symboliques). J’entre en voiture dans une zone désertique un peu inquiétante. Béton et vitres teintées. Aucune entrée apparente. De grands bâtiments fermés. Un défi à la bonne volonté. J’ouvre plusieurs portes. Personne. J’ose un dédale de couloirs que ma paranoïa naturelle se figure en coupe-gorge. Au loin, j’entends des voix. J’appelle mais on ne me répond pas. Enfin, je les localise. Trois personnes assises, deux hommes et une femme, dans un grand bureau donnant sur le parking. Dehors il fait beau et chaud, dedans, sombre et froid. J’annonce que je veux composter. Visages fermés. Je demande conseil pour choisir entre le bois et le plastique. La femme me tend un document : « Toutes les infos sont là-dedans ». Je le parcours des yeux mais ça ne dit pas s’il vaut mieux privilégier l’un ou l’autre. D’instinct, j’opte pour le bois car je trouve suspecte l’idée de rajouter du plastique à nos vies pour produire de l’engrais naturel. La femme fait la grimace. Me suis-je trompée ? « Non, après tout, vous faites ce que vous voulez », et puis elle me fixe, son carnet à souches à la main, prêt à établir un reçu. Il faut payer. Je précise que nous serons deux familles sur ce composteur et demande s’il est possible d’avoir deux seaux. « Non, ils sont fournis avec le kit ». Un collègue relève le refus : « bah, c’est pas un seau qui va perturber les stocks ». Elle répond : « Non c’est comme ça, un point c’est tout ». Je me dis que les kits doivent avoir un gros succès. Elle me demande ensuite de rapprocher ma voiture « parce que ça pèse 30 kg ». Elle ajoute « C’est vous la Twingo rouge qu’on a vu passer ? ». Je les imagine tous les trois, suivant de la tête mon véhicule, parce qu’il bouge et qu’il est rouge, comme une cape de torero dans l’arène vide sous un soleil d’été.  Avant que je sorte chercher ma voiture, elle m’avertit sur un ton presque menaçant : « Je vous préviens, on ne les récupère pas ! ». Je ne sais pas pourquoi je les laisse s’adonner en toute impunité à leur hostilité. Je devrais exiger un meilleur traitement mais je ne veux pas polluer l’atmosphère à mon tour. « De toute façon, nos composteurs n’ont aucun succès. Personne ne vient en chercher. De toute façon, ils sont mal fichus, mais je ne suis pas censée vous le dire».  Elle me lance un regard de défi qui semble vouloir dire : « Je vous ai prévenue : trop tard ! On ne les reprend pas ! » Je vais chercher ma voiture et la place devant la porte. Quand je me présente, le composteur est posé au sol, pièces détachées ficelées, par terre, à côté d’un petit seau vert et toutes portes fermées  à clé. L’équipe est à l’intérieur et fait mine de ne plus me voir, recroquevillée comme un animal revenu au box après l’effort. Mon gabarit justifierait un petit coup de main tout de même. J’étais pourtant bien décidée à vivre un moment de complicité citoyenne. Je me fais mal au dos mais je lutte pour ne pas me mettre en colère. C’est là que je le reconnais, le premier geste qui fait la différence, l’origine de tous les gestes qui font la différence. Il apparaît de temps en temps, au détour d’une mauvaise volonté, d’une vexation ou d’un échec.

Se pacifier.

 Sandra Labastie

  1. Chute (ou chut à l’agressivité) qui justifie tout le texte.
    KL1 à la Flamboyante
    B

    • myriam landrieu dit :

      Avant de convaincre les citoyens de la nécessité de “compostez” ,ne vaudrait-il pas mieux embaucher et former du personnel qui serait lui même convaincu par cette nécessité d’un bout à l’autre de la chaîne de cette opération au combien louable?…

  2. A la demande de certains lecteurs, je précise que composter ne signifie pas mettre un billet de train dans une fente mais séparer certains déchets organiques pour faire de l’engrais naturel (et limiter le volume de nos poubelles). Il semblerait que ni le personnel concerné ni la population ne soient bien informés en matière d’écologie ;-) Mais bien entendu, mon texte a surtout pour vocation de relever les actes intimes susceptibles d’améliorer l’écologie humaine … Je suis devenue totalement incrédule en matière d’effort collectif … ;-)
    Sandra Labastie

  3. RLD dit :

    !!!

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