De l’enquête à l’écriture, faire du processus de recherche un instrument de connaissance. Pour une écriture anthropologique.

« Faire du processus d’enquête un instrument de connaissance » disait Gérard Althabe qui par sa formulation même s’arrêtait au seuil de l’écriture. C’était déjà une révolution, malheureusement peu répandue en France. Le prototype de cette démarche est évidement Les mots, la mort, les sorts de Jeanne Favret-Saada (1977) qui nous propose une chronique de ses recherches. L’élément déterminant reposait sur son changement de statut qui lui faisait accéder chaque fois à des informations nouvelles. Dans une première phase elle recueillait certaines paroles, dans la seconde d’autres, très différentes. Seul le récit de son enquête permettait de rendre compte de ce changement et dans l’expression et dans la réception. Favret-Saada proposait une démarche, cela a été dit, mais de façon plus discrète, une poétique, le récit de l’enquête.

Le procédé qui faisait passer les récits de voyage dans le domaine « savant », date de Michel Leiris, L’Afrique fantôme (1934) et de Jacques Soustelle avec son Mexique terre indienne (1936) et d’autres, souvent publiés dans la collection Terre humaine. La nouveauté de Favret-Saada a été de supprimer le voyage et l’exotisme pour s’intéresser à quelques paysans français. Elle montrait que même chez eux, l’enquête n’est pas sans péril et les situations n’en sont pas moins singulières. Avec elle, le processus d’enquête devenait un instrument de connaissance d’autant que le « second livre » Corps pour corps (1981) insistait non sur l’objet mais sur les moyens d’y accéder, c’était son carnet d’enquête. Je décris ainsi une première étape, le « bond en avant » qui nous a fait sortir du positivisme et du formalisme en anthropologie.

La poétique utilisée détermine en effet le statut et donc la lecture d’un texte. Lucien Febvre (1971) nous a montré que pour présenter les idées les plus importantes, la théologie, Marguerite de Navarre écrivait en vers. En revanche, pour décrire la vie quotidienne d’une suzeraine et de son entourage, elle utilisait la prose. Les codes ont changé mais pour des raisons analogues, le discours académique utilise la monographie ou le traité. Les plus bornés sont même allés jusqu’à penser que quand d’autres formes étaient utilisées, ce n’était plus de l’anthropologie.

Mais une autre porte se présente alors devant nous, l’écriture. La réponse avait été traditionnellement d’y penser en secret, sans rien en dire, comme nous l’a révélé Geertz (1996). Comment présenter ses enquêtes ? Une première option utilisée par les textes antérieurs est la chronologie. Pour échapper aux « causes à effets » positivistes, les auteurs cités proposent une chronique qui autorise les contradictions, les silences et les questions sans réponse. Mais depuis 80 ans qu’il est utilisé, le procédé vieillit et réclame un renouvellement. S’il a pu se perpétuer si longtemps, c’est qu’il est resté marginal par rapport aux textes formalistes et positivistes et surtout à l’écriture académique. Même les plus novateurs des anthropologues contemporains comme Gérard Althabe n’ont pas poussé la porte de l’écriture (Traimond, 2011 : 161-178).

Reste donc aujourd’hui à aller encore plus avant. Dans Somaland, Chauvier montre comment le support (le « power-point » sa typographie et ses couleurs dont il note les caractères) détermine le message. Mais à la prise en compte de la réception, il faut ajouter le point de vue de la production, celle du concepteur de power-point mais surtout, celle plus subtile et plus riche de l’anthropologue qui rend compte de son enquête. Eric Chauvier avait bouleversé les façons d’écrire l’anthropologie au point que certains de ses ouvrages ont pu être lus comme des fictions pour la seule raison qu’ils ne s’enfermaient pas dans la prison de la poétique académique. Pourtant, subrepticement, quelques chercheurs telle Myriam Congoste, en sortaient par un pas essentiel mais non ultime. Mais pour ne pas être confondu avec la fiction et pour définitivement rompre avec l’écriture académique, il restait à associer le lecteur à la démarche, à faire du processus d’écriture un instrument de connaissance. Colette Milhé l’a fait et nous a montré un moyen pour y parvenir (2011). Elle publie son journal d’enquête et d’écriture mais selon un ordre thématique. Elle présente ainsi le déroulement de l’enquête, les résultats et les raisons qui ont conduit à en rendre compte de cette manière. Pour tenir compte de cette diversité et de ses variations, elle nous propose une solution. Du journal nécessairement chaotique d’une expérience – l’élaboration d’une thèse d’anthropologie – qui évoque les sujets le plus hétéroclites, de l’enregistrement d’une idée au compte-rendu d’un séminaire en passant par des appréciation sur son entourage…- premier stade de l’écriture – elle tire un livre organisé autour de cinq questions. La chronologie subsiste mais elle est réduite au statut de signe afin de justifier contradictions et/ou changement d’opinion ou de point de vue. Est ainsi présentée aux lecteurs une enquête sur les militants occitans mais aussi les stratégies scripturales utilisées pour en rendre compte.

L’ouvrage de Colette Milhé nous impose la nécessité de faire désormais du processus d’écriture un instrument de connaissance et nous propose une solution. A nous d’en trouver d’autres puisque nous ne pouvons plus échapper à la nécessité de répondre à cette question. Nous ne sommes cependant pas sans ressources car les Études Littéraires se posent les mêmes problèmes que nous. Elles examinent l’« écart » entre les pratiques et le discours (Rabaté, 2006), la « dissociation entre une confortable narration et la réalité barbare » que Vila-Matas présente comme un « golpe » (Vila-Matas, 2011 : 248). « Je parle de la transcription, du saut aberrant entre la parole et sa transcription, du choix de langue qui sert d’élastique à ce saut, de l’extraordinaire régression à quoi procède la transcription » écrit de son côté Marmande (Marmande, 2011 : 120). Mais en même temps, ces auteurs proposent quelques-unes des formes d’écriture capables de surmonter les difficultés qu’ils présentent.

Notre tâche est maintenant de concevoir d’autres moyens de faire du processus de recherche un instrument de connaissance afin de donner à voir au lecteur la totalité de la besogne de l’anthropologue de l’enquête à l’écriture.

Bernard  Traimond

Pour en savoir plus

CHAUVIER, Eric, Anthropologie, Paris, Allia, 2006.

Somaland, Paris, Allia, 2012.

CLAVERIE, Elisabeth,  Les guerres de la vierge. Une anthropologie des apparitions, Paris, Gallimard, 2003.

CONGOSTE, Myriam, Le vol et la morale. L’ordinaire d’un voleur, Toulouse, Anacharsis, 2011.

CONTRERAS, José & FAVRET-SAADA, Jeanne, Corps pour corps. Enquête sur la sorcellerie dans le Bocage, Paris, Gallimard, 1981.

FAVRET-SAADA, Jeanne, Les mots, la mort, les sorts, Paris, Gallimard, 1977.

FEBVRE, Lucien, Amour sacré, amour profane. Autour de l’haptameron, Paris, Gallimard, Idées, 1971.

GADAMER, Hans-Georg, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Le Seuil, 1996.

GEERTZ, Clifford, Ici et là-bas. L’anthropologue comme auteur, Paris, Métailié, 1996.

LEIRIS, Michel, L’Afrique fantôme, Paris Gallimard, 1934.

MARMANDE, Francis, Le pur bonheur, Georges Bataille, Paris, Lignes, 2011.

MILHE, Colette, Comment je suis devenue anthropologue et occitane, Lormont, Le Bord de l’eau, 2011.

RABATE, Dominique, Le chaudron fêlé, Paris, Corti, 2006.

SOUSTELLE, Jacques, Mexique terre indienne, Paris, Hachette, 1936.

TRAIMOND, Bernard, Penser la servitude volontaire. Un anthropologue de notre présent, Gérard Althabe, Lormont, Le Bord de l’eau, 2012.

VILA-MATAS, Enrique, Chet Baker piensa a su arte, Barcelona, Debolsillo, 2011.

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