Le sang des Basques

On continue à tirer du sang des Basques nous apprend Sud-Ouest Dimanche du 25 mars dernier. Pour cela, il avait fallu d’abord les inventer comme l’a montré Pierre Bidart dans son livre La singularité basque, Paris, PUF, 2001. Depuis, nous avons appris que tout vient de Leibniz qui avait été frappé par la traduction basque du Pater éditée en 22 langues par un jésuite allemand, Konrad Gessner. Avaient ensuite suivi cette curiosité, Herder, Humboldt et beaucoup d’autres comme le raconte Bidart.

Le développement de la biologie a amené l’anthropologie physique et Broca, de Sainte-Foy La Grande, avait déterré les crânes de Basques qu’il collectionnait pour montrer « scientifiquement » qu’ils n’étaient pas comme les autres. Au XXème siècle, des biologistes sont passés aux groupes sanguins pour accéder au même résultat. On espérait enfin l’affaire close mais voici que le sang des Basques sert encore, cette fois par les chromosomes, ceux des hommes seulement, nous dit Sud-Ouest Dimanche.

Il n’est pourtant pas difficile de comprendre que le patrimoine génétique d’une population quelconque ne peut être que perpétuellement modifié par de nouveaux arrivants. A la différence des animaux domestiques, il est impossible de contrôler les croisements des êtres humains ce qui fait qu’il ne peut y avoir de races humaines à la différence des vaches ou des chiens. Se reproduisant au sein d’un même lignage, ces derniers peuvent garder leurs caractères génétiques, la même couleur de robe par exemple. D’ailleurs, les éleveurs s’assurent contre l’intrusion d’un géniteur étranger.

Pour croire échapper à ces évidences, il a été imaginé un mot, l’ « isolat », groupement humain coupé de toute relation avec l’extérieur, objet abstrait sans la moindre réalité même sur une île, même dans un désert, que les chercheurs ont évidemment abandonné depuis plusieurs décennies, même s’il se trouve toujours  quelque ignorant.

Reste enfin évidemment le passage aux domaines culturels et en particulier à la langue. L’article de Sud-Ouest Dimanche donne la parole à un linguiste qui regrette de ne pouvoir lier les « données linguistiques et génétiques », comme si cela pouvait avoir le moindre intérêt. Cela n’empêche pas l’article de spéculer sur « des traces génétiques très anciennes » sans évidemment dire ce que cela signifie. Il est pourtant précisé que le sang a été tiré « des hommes la soixantaine passée, dont les parents et les quatre grands-parents étaient originaires de la même zone linguistique ». Leur lignage n’a donc pas connu de modification entre le néolithique et 1900, depuis au moins 4000 ans ?

Plus intéressant serait de nous dire qui finance les « recherches » sur le sang des Basques et combien elles coûtent alors qu’il est de plus en plus difficile d’innover en raison de l’encadrement financier et institutionnel dans des profils et des objets définis par les institutions politiques et administratives. Pourtant les historiens des sciences ont montré que les découvertes s’effectuent hors des questions ressassées, sur les marges, contre la pensée dominante…

En particulier, une étude sociolinguistique du basque, cette langue ergative, serait bien plus utile et encore davantage des enquêtes utilisant dans leurs démonstrations ses spécificités, car une réponse dans cette langue donne des informations différentes de l’occitan ou du français. Elle permettrait l’expression de preuves de type nouveau et j’imagine qu’il doit être possible d’en tirer d’autres ressources scientifiques. Mais ces nouveautés linguistiques et épistémologiques, je dois aller les chercher à Samoa, autre langue ergative, où là-bas, les anthropologues travaillent non sur des conjectures ou des fables, mais sur les pratiques quotidiennes et la façon dont les locuteurs les formulent.

Mais surtout, nous savons trop l’utilisation qui peut être faite de ces approximations sur l’essence biologique des êtres humains. De l’homogénéité biologique d’un groupe, il est trop facile de passer à la race, et delà aux races supérieures… Chacun connaît la suite…

Bernard Traimond

Pour en savoir plus

BIDART, Pierre, La singularité basque, Paris, PUF, 2001.

DELACAMPAGNE, Christian, L’invention du racisme, Paris, Fayard, 1983.

JUARISTI, Jon, El linaje de Aïtor. La invenciὀn de la tradiciὀn vasca, Madrid, Taurus, 1987.

LEIBNIZ, G. W., L’harmonie des langues, Paris, Le Seuil, Points, 2000.

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