Sur des anthropologues bordelais

Sur des anthropologues bordelais

Depuis une dizaine d’années, des anthropologues bordelais publient les résultats de leurs enquêtes sur les sujets les plus divers, de la musique à l’Occitanie en passant par les SDF ou les entreprises. A ce jour, 26 livres sont déjà parus et plusieurs sont annoncés. Leurs démarches suivent des voies analogues qui méritent donc d’être explicitées. En effet, la diversité des sujets et l’importance accordée à l’écriture rendent leurs recherches relativement originales dans le paysage scientifique français. Leur spécificité ne porte donc pas sur les objets étudiés mais sur les procédures suivies et sur la façon de rendre-compte des enquêtes.

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Évidemment, ces anthropologues s’inscrivent dans la tradition de leur discipline qui a fondé sa spécificité par l’échelle dans laquelle s’inscrit le chercheur.

Afin de disposer des meilleures informations possibles – ce que les historiens appellent des sources de première main – l’anthropologue observe et rencontre des témoins et des acteurs qui lui présentent leur version de l’objet observé. Le chercheur ne dialogue qu’avec quelques personnes d’autant que la qualité des informations qu’il a recueillies dépend des relations qu’il a su établir avec ses locuteurs. Ils exprimeront des choses d’autant plus intéressantes qu’ils feront confiance à leur auditeur et qu’ils auront le sentiment que celui-ci comprendra leur propos, par la maîtrise de la langue par exemple, et saura faire le tri entre ce qu’il faut taire selon les normes locales et ce qu’il est possible de diffuser. Cela n’a rien d’original même si certaines tendances de l’anthropologie ont parfois oublié ces impératifs.

D’autant que chaque locuteur parle d’un point de vue, dans un but, dans une situation particulière, selon des normes spécifiques choisies et subies comme, entre autres, la langue qu’il utilise. Il porte ainsi des appréciations, une vision du monde, des catégories et des valeurs qui lui sont propres même s’il peut les partager. En un mot, selon la situation, les informations données varieront ce qui signifie qu’elles ne peuvent être entendues qu’en fonction du contexte de leur expression.

Enfin, les sociétés ne sont pas figées, elles changent. Des anthropologues comme Malinowski ou Radcliffe-Brown refusaient l’ « histoire conjecturelle » car l’absence de sources, conduisait à des spéculations évidemment fausses. Plutôt que d’écrire des erreurs, il valait mieux se taire, pensaient-ils avec raison. Mais depuis, nous avons appris à utiliser les sources orales pour concevoir des processus historiques tout aussi crédibles que ceux établis à partir de documents écrits. L’histoire constitue désormais une perspective que les anthropologues prennent heureusement en compte.

Pour ces raisons, le processus de l’enquête devient un instrument de connaissance. Comme le statut qu’attribue le locuteur au chercheur change ne serait-ce que par l’approfondissement des relations entre eux et une meilleure maîtrise de la langue, ce processus apporte des connaissances supplémentaires et d’une autre nature. Voilà, sommairement présentés, les principes qui guident les enquêtes de ces anthropologues bordelais.

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En outre, non seulement ils attribuent une grande place aux questions d’écriture mais ils le montrent. En effet, l’anthropologie doit enfin sortir des formes pétrifiées – monographie et traité – mais elle doit aussi résoudre une série de problèmes spécifiques.

La première exigence est de situer le lieu d’où s’est effectuée l’enquête et son compte-rendu. Dans la langue française et donc pas dans toutes, pour présenter ces relations, il n’est possible que d’écrire à la première personne afin de présenter les modalités de recueil des informations. Certains, peu perspicaces, en ont conclu que cela relevait d’un narcissisme hors de propos (mais n’écrit-on pas, ça et là, que Les Essais de Montaigne étaient une autobiographie ?).

Car le but n’est évidemment que de privilégier le discours indigène. Comment, en effet, rendre compte des paroles des locuteurs ? Le magnétophone nous en donne une transcription précise puisque il nous fournit, outre les informations, les fautes de langue, les silences, le ton, les hésitations… une foule de données qui permettent d’aller au-delà des mots et surtout de la compréhension immédiate de l’auditeur – nécessairement étriquée – telle que les notes prises en rendent compte. Pourtant, non seulement le passage de l’oral à l’écrit s’effectue avec la perte de multiples informations mais la publication du mot-à-mot est inintelligible. Il ne reste que la possibilité de ne citer que des bribes, ou de réécrire le propos, ou enfin, d’utiliser le style indirect, ultime solution que refusent à l’évidence les Bordelais. Cette dernière forme prive le locuteur de parole pour exacerber l’omniscience autoproclamée du chercheur, celui-là même qui souvent dénonce le narcissisme évoqué plus haut.

Les Bordelais portent en effet une extrême attention aux « jeux de langage ». Ceux-ci en effet permettent de préciser, preuves à l’appui puisque il s’agit de mots, le contexte dans lequel parle le locuteur et le crédit qu’il accorde à ses propres propos. Pensons aux récentes « hésitations » (« balbutiements » dit Le Canard Enchaîné) de Sarkozy quand il parle du Fouquet’s. En outre, la pragmatique du langage propose des instruments d’analyse qui ont fait naître le terme d’ethnopragmatique proposé par Duranti et repris par certains Bordelais. Les discours révèlent également des « anomalies », rupture de l’ « ordinaire, habitude de mise en forme langagière des pratiques et événements qui surviennent », expressions du surgissement du réel dans les discours.

Ces préoccupations conduisent ces anthropologues à explorer chacun à sa manière différentes médiations et procédés poétiques pour rendre compte des pratiques. Ainsi, alors qu’Anthropologie de Chauvier a été lu par une bonne part de la critique comme une fiction, Milhé déconstruit la chronologie de l’enquête ce qui l’autorise à changer d’avis ou même à se contredire. Ces deux exemples parmi d’autres, montrent l’extrême liberté poétique mise en œuvre et on peut gager que la créativité en ce domaine n’a pas fini de nous surprendre.

Cela autorise l’anthropologie à enfin se préoccuper de la qualité des sources qu’elle utilise, à renoncer aux affirmations sans preuve, en citant les locuteurs tout en refusant de les croire a priori : eux aussi mentent mais le pire est de confondre mensonge et vérité même si l’un est aussi révélateur d’une situation que l’autre. Cette perspective entraîne une certaine épistémologie qui permet de mettre en place une véritable interdisciplinarité avec les historiens, les philosophes, les linguistes, les chercheurs des études littéraires. Il ne s’agit plus de juxtaposer des informations hétéroclites sur un même objet comme le font trop d’interventions qui disent s’en réclamer, mais de dialoguer sur un même problème, chacun selon ses propres traditions, ses propres difficultés (souvent les mêmes) et sa propre bibliothèque, chacun apportant aux autres ses savoirs et ses connaissances.

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D’ailleurs, même si nécessairement il y a quelques différences entre eux, cette dizaine d’anthropologues utilisent une bibliothèque analogue autour d’un livre admiré par tous. Il s’agit de celui de Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts. Ce texte s’appuie sur la tradition de la phénoménologie dont il est facile de reconstituer le fil en amont comme en aval. Proposons une liste d’auteurs les plus souvent invoqués qui bornent le chemin de ces bordelais.

La démarche est issue d’Husserl, Sartre, Merleau-Ponty et de son expression dans les sciences sociales américaines de Goffman, Garfinkel, plus généralement l’interactionnisme. De son côté, l’interprétation des entretiens fait appel aux philosophies du langage, Wittgenstein, Austin, Cavell et Rorty. Enfin peut être notée l’influence de Foucault, Renault. Laugier.

Du côté des anthropologues, l’essentiel des références vient des USA avec Geertz, les post-modernes – Crapanzano, Clifford, Jules-Rosette, Rosaldo – l’anthropologie de la communication – Gumperz, Hymnes, Viswesvaran et l’ethnopragmatique, Duranti. Il faut ajouter l’épistémologie d’Althabe, les déconstructions d’Amselle, Bazin et Bourdieu, la place de l’histoire chez Bensa ou Claverie, et enfin les enquêtes sur des institutions de Latour. Ce catalogue nécessairement grossier et incomplet, qui varie selon les auteurs, signale surtout les « blancs », les formalistes. Il faut également souligner l’apport d’historiens pour leur épistémologie, leurs objets et leur démarche, Chartier, Ginzburg, Schmitt.

Bernard Traimond

LIVRES PUBLIES

BERTRAND, Frédéric.

L’anthropologie soviétique dans les années 30. Configurations d’une rupture, Pessac, P.U.B., Etudes culturelles, 2002.

BOTH, Anne.

Les managers et leurs discours. Anthropologie de la rhétorique manageriale, Pessac, PUB, Etudes culturelle, 2007.

CHAUVIER, Eric.

Fiction familiale. Approche anthropo-linguistique de l’ordinaire familial. Pessac, PUB, Etudes culturelle, 2003.

Profession anthropologue, Bordeaux,William Blake and C°, 2004.

Anthropologie, Paris, Allia, 2006.

Si l’enfant ne réagit pas, Paris, Allia, 2006.

Que du bonheur, Paris, Allia, 2009.

La crise commence quand fini le langage, Paris, Allia, 2009.

Contre Télérama, Paris, Allia, 2010.

Anthropologie de l’ordinaire, Toulouse, Anacharsis, 2011.

Somaland, Paris, Allia, 2012.

 

CONGOSTE, Myriam.

Le Vol et la Morale, Toulouse, Anacharsis, 2012.

 

DOQUET, Anne.

Les masques dogon. Ethnologie savante et ethnologie autochtone, Paris, Karthala, 1999.

FEYNIE, Michel.

Les maux du management. Chronique anthropologique d’une entreprise publique, Lormont, Le bord de l’eau, Des mondes ordinaires, 2010.

JAUJOU, Nicolas.

Accords mineurs. De l’usage des catégories musicales, Pessac, PUB, Etudes culturelles, 2009.

MILHE, Colette.

Comment je suis devenue anthropologue et occitane. Le travail d’enquête : la singularité d’une expérience, Lormont, Le bord de l’eau, Des mondes ordinaires, 2011.

POUZARGUE, Francine.

L’arbre à palabres. Anthropologie du pouvoir à l’Université, Bordeaux, William Blake and C°/Art & Arts, 1998.

TRAIMOND, Bernard.

Le pouvoir de la maladie. Magie et politique dans les Landes de Gascogne, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 1989.

Les fêtes du taureau. Essai d’ethnologie historique, Bordeaux, AA éditions, 1996.

Vérités en quête d’auteurs. Essai sur la critique des sources en anthropologie, Bordeaux, William Blake and C°/Art & Arts, 2000.

Une cause nationale : l’orthographe française. Eloge de l’inconstance. Paris, Presses Universitaires de France, Collection Ethnologies, 2001.

La mise à jour. Introduction à l’ethnopragmatique, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, Etudes culturelles, 2004.

L’anthropologie à l’époque de l’enregistreur de paroles. Bordeaux,  William Blake and C°/Art & Arts, 2008.

L’économie n’existe pas, Lormont, Le bord de l’eau, Documents, 2011.

Penser la servitude volontaire. Un anthropologue de notre présent, Gérard Althabe, Lormont, Le bord de l’eau, Des mondes ordinaires, 2012.

ZUMBIEHL, François.

Le discours de la corrida, Lagrasse, Verdier, 2008.

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