Chronique de l’ordinaire bordelais – Episode 11

« Je vais vous aider »

Un matin brumeux sur le lac. Il est 8h30 et les coureurs sont encore rares. J’appréhende toujours le premier tour. C’est le plus dur, les premières minutes surtout. Après, quand j’ai atteint le second souffle, merveille, c’est à peine si je me souviens qui je suis. Je suis peut-être le vent, un félin, un oiseau. Mon corps s’affranchit de ses limites, mon esprit est en apesanteur. Mais avant d’atteindre la grâce, il faut souffrir. Je cours autour du lac parce que je trouve rassurant de tourner en rond. Au moins, on sait où on va. Une jeune joggeuse me sourit. Elle a une tenue très professionnelle, très près du corps. « Je vais vous aider » me dit-elle. Surprise. La course est une discipline égoïste. C’est l’exception qui confirme la règle, alors j’accepte. « Allez, courage, il faut trouver son rythme, me dit-elle. Moi, j’ai dû arrêter 3 semaines alors j’ai encore du mal. Chez moi, je cours en groupe, c’est plus facile. Toute seule, j’aime pas ». A mesure qu’on avance, elle me raconte comment elle a commencé à courir, combien de fois par semaine, combien elle a de paires de running, combien de rhumes par an, quel travail elle fait, combien de temps elle est en vacances ici, au bord de l’océan, qui lui manque… Au bout de 20 minutes, j’ai trouvé mon second souffle mais je n’ai rien entendu de l’aube, ni les oiseaux, ni le petit bruit aquatique des poissons qui s’éveillent à la surface du lac, ni même le déchirement progressif de la brume. C’est aussi pour ça que je cours. Le changement de métabolisme éveille mes sens. Une fois qu’elle m’a tout dit, elle conclut: « Je dois y aller, ça fait 50 mn pour moi ». Dans un souffle, je dis merci comme auparavant j’avais dit avec plaisir. Mes seuls mots, et je rejoins le silence de l’aube. Je passe sur un bon rythme devant un coureur d’une soixantaine d’années, très athlétique, qui vient d’arriver. C’est un habitué. Un seul regard et il s’accroche à moi comme le poisson à l’hameçon.  « Bonjour ! » me dit-il. « Comment ça va ? Je vous reconnais. Vous venez souvent, non ? Vous avez un peu de mal on dirait ». J’acquiesce d’un mouvement de tête très économique. Je ne dévie pas de mon objectif : rester en piste. « Moi aussi, ça va » répond-il à mon silence. « Allez, je vais me mettre à votre niveau, ça vous aidera. Je viens tous les matins.  Faut dire que j’ai que ça à faire. Alors, je cours, je cours et j’arrive plus à m’arrêter. Quand j’arrête, je m’ennuie. Je faisais du triathlon avant. J’ai jamais été professionnel mais je crois que c’est pour ça que je continue. Les vrais pros, quand la compétition s’arrête, ils s’arrêtent carrément de faire du sport. Vous savez pourquoi ? ». Il laisse planer le suspense et ralentit, sollicite mon impatience. « Parce que leur truc, c’est pas vraiment le sport, c’est la compét’ !». Là, il fait mine de s’arrêter… parce que la révélation est censée me couper les jambes ? Mais moi, rien ne m’arrête, je ne suis pas douée donc je suis volontaire. Je m’efforce de saluer la pertinence de sa remarque par un geste aérodynamique. Comme nous avons déjà croisé à plusieurs reprises un groupe d’hommes, il commente : « Ils sont là tous les jours.  Ils ne font que parler de sport mais ils n’en font pas. Tu parles d’une marche rapide ! ».  Je pense alors aux petits comités de femmes qui courent en parlant. Elles évoquent interminablement leur famille, leur travail, leurs colères, leurs fatigues. Elles se confient.  Elles s’expriment avec vigueur ou tristesse, chacune leur tour. J’ai une amie qui pratique ce genre de sport, mais sans courir. Elle a ses partenaires de paroles. Aucun psy, juste des femmes. Elles prennent rendez-vous et elles se prêtent oreille tour à tour. Elles évacuent, dit mon amie. Elles se vident de leurs toxines. 45 mn après mon entrée en piste, lourde de deux biographies, je prends congé de mon deuxième coach. C’est dommage, je sens que mes jambes sont enfin légères et que je pourrais continuer à courir, mais j’en ai assez. On tourne tous en rond. Quand je quitte le sexagénaire, il me dit : « Content d’avoir pu vous être utile !». Alors, tout naturellement, je lui réponds : « moi aussi, contente d’avoir pu vous être utile ».

Sandra Labastie

Une réponse à Chroniques de l’ordinaire bordelais

“Sandra comme vous êtes drôle ! Je vous ai vue les cheveux tirés, le visage tout rouge et peinant à mettre une chaussure devant l’autre. Je me suis rapproché de vous pour vous aider et vous tenir ainsi compagnie, je me suis rapproché et, je ne sais pas pourquoi, j’ai soudain senti à quel point j’avais envie de vous raconter ma vie entière ! Étonnante votre capacité à faire de la maïeutique en jogging !”

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Un commentaire pour Chronique de l’ordinaire bordelais – Episode 11

  1. Laetitia Boswell dit :

    Je m’installe devant mon ecran et je sais que je vais passer les prochaines minutes a savourer l’instant present. En effet, Sandra Labastie a le don de saisir, non pas les choses extraordinaires, mais les moments ordinaires qu’elle sait transformer en instants de plaisir a deguster.

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