Marie Desmartis, Une chasse au pouvoir.

Marie Desmartis, Une chasse au pouvoir. Chronique politique d’un village de France, Toulouse, éditions Anacharsis, Les ethnographiques, 2012. Compte-rendu

La propension de l’anthropologie à tordre le cou aux idées reçues ne sera pas encore démentie par ce livre. Déjouer systématiquement tous les lieux communs n’est pas un projet en soi mais la résultante de toute enquête anthropologique et montre les limites d’une « théorie » qui serait fabriquée en amont.

Non, la vie rurale n’est pas aussi paisible et harmonieuse qu’on se plaît à l’imaginer. Marie Desmartis a enquêté de 2001 à 2006 dans une petite commune du sud-Gironde. C’est suite à des élections municipales « houleuses » suivies d’actes violents (incendies, menaces) qu’elle a choisi cette commune comme terrain de thèse. Elle décida alors de travailler sur le conflit politique. Une maire élue contre son gré, « un clan des chasseurs » qui manifeste son hostilité, des « hippies » arrivés dans les années 70, des néo-ruraux installés récemment… Tels vont être les acteurs aux intérêts antagonistes qui interagissent dans le théâtre qu’elle va découvrir.

Reprenant les catégories de désignation indigènes, elle va s’appliquer à décortiquer les relations et les compositions de ces divers acteurs dans le quotidien du village.

Dans les passages les plus convaincants du livre, elle évoque des situations auxquelles elle assiste pour analyser finement les interactions et ce qui se joue en réalité. Le processus d’enquête étant un instrument de connaissance essentiel, elle nous entraîne dans son sillage pour découvrir les mécanismes de pouvoir en jeu et l’exercice de celui-ci.

La figure de la maire, qui se transforme au fil des chapitres, porte en quelque sorte la « dramaturgie » de l’enquête. Femme d’abord fragilisée par une élection dont elle ne voulait pas, isolée, menacée, mise sous pression, elle incarne au préalable toutes les tensions présentes dans la commune, auxquelles Marie Desmartis prête une dimension historique. On peut au passage regretter la longueur de deux longs chapitres  (2 et 3, p.47 à 129) déconnectés de l’enquête, qui présentent avec des sources la plupart du temps de seconde main  l’histoire économique et sociale des Landes puis celle des conflits politiques à Olignac. S’il s’agit là d’éléments explicatifs, ils auraient gagné à être intégrés au fur et à mesure dans l’analyse, au lieu de rompre la dynamique du récit d’enquête.

La figure de la maire évolue donc au fil de la recherche puisque d’abord victime et avenante, elle apparaît sous un jour plutôt sympathique, à l’enquêtrice et à ses lecteurs, avant de se dévoiler, au cours de son mandat – et de l’enquête, sous un jour moins favorable. Elle doit composer avec deux adjoints de l’opposition et Marie Desmartis explore avec acuité les jeux de pouvoir qui se tissent notamment entre ces trois personnages. D’abord démissionnaire potentielle de cette fonction de maire obtenue dans des circonstances aberrantes (elle est élue grâce au vote de l’opposition), elle se construit finalement une légitimité en mobilisant de nombreuses ressources : c’est une propriétaire foncière importante, elle dispose d’un réseau relationnel consistant, en particulier politique (elle fréquente et peut mobiliser des élus d’importance en Gironde et est adhérente de l’UMP). Elle se révèle manipulatrice, ayant ses propres intérêts à défendre… Le conflit politique aux contours initialement nébuleux devient au final un conflit de classes. L’émergence de cette violence symbolique du statut social conduit à repenser la violence « physique » ou sa menace sous l’angle d’une ressource politique, presque la seule au fond possible à mobiliser. Le conflit restant latent et ne parvenant à s’exprimer dans un espace légitime, les stratégies d’évitement conduisent alors à une peur, une tension constante qui la nourrit, au sein du village.

Elle-même « prise », au sens de Favret-Saada, dans le conflit, l’enquêtrice est associée au « clan de la mairie ». Cette étiquette, certainement aggravée par son statut universitaire (et urbain) fait qu’elle ne pourra jamais accéder à la parole du « clan des chasseurs », condamné lui-même au silence. N’ayant pu/su être identifiée comme une ressource, un passeur, l’anthropologue regrette en conclusion de ne pas avoir réussi à accéder à cette parole, l’amenant au final à la restituer en creux.

 Colette Milhé

Une autre présentation du livre sur:

http://belan.over-blog.com/article-une-chasse-au-pouvoir-de-marie-desmartis-102649405.html

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