A propos de Somaland. Entretien avec Eric Chauvier

Mona Florès : Eric Chauvier bonjour. Ça me fait plaisir de vous revoir…

Eric Chauvier : Moi aussi… Vous êtes toujours aussi belle !

MF : La beauté n’est qu’une sublimation de la vérité (rires)…

EC : C’est vrai, et puis nous ne sommes pas là pour parler de ça (rires)…

MF : Oui, parlons plutôt de votre dernier livre, Somaland, paru aux éditions Allia. Un livre étrange et angoissant je dois dire, qui nous mène au plus près de ces oubliés du monde social que sont les riverains précaires des usines à risques. D’abord, une question, pouvez-vous nous dire où se passe cette histoire ?

EC : Ce n’est pas une histoire mais une enquête. Ensuite, savoir  où se passe l’enquête n’est pas d’un grand intérêt ici. Ce qui compte c’est ce qu’elle nous dit du monde post-industriel et, en toile de fond, d’AZF. L’enquête doit servir à enclencher un ensemble de questionnements sur la fin du capitalisme industriel, sur ses usines à risques et, avant tout, sur ceux qui vivent dans leur périphérie. Vous, peut-être, Mona ?

MF : Non, je n’ai pas ce problème là. J’en ai d’autres, remarquez… On sent, à vous lire, que la vérité scientifique est devenue une illusion, ou tout au moins, une sorte d’imposture. Tout ne serait donc que fiction ?

EC : Nietzsche nous a dit une telle chose il y a déjà longtemps.

MF : Mais venons-en au fait. Pour nos lecteurs, je rappellerai la notice de l’éditeur au sujet de ce livre. Ensuite nous pourrons  en parler : « Un expert est envoyé sur le site d’une usine fabriquant des prothèses médicales. Cette usine répand dans l’atmosphère une odeur nauséabonde, arbre qui cache la forêt : le silène, substance extrêmement toxique. L’expert a pour mission de dresser un état des lieux concernant l’implica­tion de la population dans la prévention des risques industriels. Il s’intéresse en particulier à une cité annexe, dont les habitants sont pour la plupart défavorisés. Un seul d’entre eux a été employé, en tant qu’intérimaire, sur le site. Dans son dialogue avec la directrice ou le maire, le chercheur note les failles de leurs commentaires, traque le dysfonctionnement de leurs propos. Il les situe dans les limites de leurs impératifs professionnels. Un jeune homme résidant dans cette zone dite « sensible » est persuadé que le solvant dégagé par l’usine a altéré la physiologie et le psychisme de son ex petite amie au point d’avoir provoqué la rupture de leur couple. Pensant d’abord être mis en boîte, le narrateur finit progressivement par être convaincu par ces propos. Mais que vaut une telle hypothèse dans un monde où la vérité scientifique n’est plus à l’ordre du jour, dépassée par des enjeux plus obscurs, un monde dominé par l’outil Power Point et son langage creux, agissant comme le bras armé d’une nouvelle façon de gouverner ? » Ce résumé est assez édifiant. Votre histoire est incroyable, non ?

EC : Ce n’est pas une histoire, mais une enquête très chère Flora.

MF : Euh oui, mais elle est assez incroyable ?

EC : Non.

MF : Non ?

EC : Non.

MF : Euh… Vous ne la trouvez pas incroyable, ce jeune homme qui se prend pour Erin Brokowitch avec une hypothèse totalement hasardeuse. C’est insensé un truc comme ça !

EC : J’avais glané des récits bien plus incroyables sur ce quartier. Celui-ci n’est pas loin d’être le plus crédible… Voyez-vous, Mona, nous sommes habitués à entendre ce que j’appellerais un « discours massif de la normalité », où l’expertise du monde social et, par là, l’opinion publique, se fabriquent avec des propos à la fois simplistes et irrévocables, comme le réchauffement climatique ou la crise économique. Voilà des vérités  qui ne sont vérités que parce que personne ne peut avoir de prise sur elles. Si un monstre existe sous mon lit, c’est parce que je ne suis qu’un enfant, pas assez développé pour concevoir de me lever pour vérifier… De même, ces vérités fabriquent une normalité globale et angoissante pour cette seule raison que nous n’avons pas le pouvoir de les expertiser dans leur contexte. Ce que je propose dans mes enquêtes, depuis longtemps, c’est de se déprendre de ces schémas pour appréhender le monde social par l’ordinaire et ses consubstantielles anomalies. Et il en est truffé, qui font du sens, ce que nous a dit  depuis longtemps Harold Garfinkel. Alors oui, la théorie de Yacine G est étrange, mais ce livre est là pour défendre cette étrangeté. Parce que pour entendre la voix des plus faibles, il ne reste guère que cette attention portée à l’étrangeté, à ce qui n’est pas formaté, à ce qui n’est pas encore powerpointisé…

MF : Vous parliez d’AZF, quel lien entre Somaland et AZF ?

EC : Le contexte est le même, celui d’un monde post-industriel, où la classe ouvrière a disparu, évaporée dans la nature, dans les périphéries mutilées des grandes villes. Dans le modèle du capitalisme industriel, les ouvriers résident près des usines où ils travaillent, aujourd’hui, ce sont les plus pauvres, qui non seulement ne travaillent pas sur les usines, mais qui, en plus de cela, pâtissent des nuisances olfactives… Le sociologue Ulrich Beck l’avait dit après Tchernobyl : les plus exposés sont les plus pauvres, les stalkers sur les réacteurs nucléaires en feu, les afro-américains à la Nouvelle Orléans, où les gens comme Yacine G près des usines chimiques. La donne a changé, la préservation du danger s’achète, comme tout… Après, je voulais établir un rapprochement avec AZF dans la mesure où je considère que nous n’avons tiré aucune leçon de cet accident. Sur un plan scientifique, nous ne savons rien, la vérité est neutralisée. Sur un plan démocratique, c’est un échec cuisant. Je rappellerai simplement qu’après AZF la loi Bachelot-Narquin  prévoyait la concertation à tous les étages, avec les mots creux de la gouvernance fièrement portés en étendard… J’en rappelle quelques uns dans certains passages épiques du livre : « risque socialement acceptable », « culture du risque », « langage partagé », « démocratie participative », etc. Aujourd’hui, il n’est reste rien parce que nous sommes passés à autre chose. Nous avons changé d’échelle. Nous parlons de crises mondialisées à tout bout de champ. Nous ne savons plus penser le monde à l’échelle 1, celui d’un accident industriel, où même la possibilité d’une concertation, c’est-à-dire la vie à hauteur de sinus et d’extincteur.

MF : L’usage du Power Point a contribué à cela selon vous ?

EC : Indéniablement. L’outil Power Point, que je critique vivement dans ce livre constitue  le bras armé d’une nouvelle façon de gouverner, non plus axée sur la concertation démocratique, mais sur l’imposition de mots creux et scientistes, qui font autorité en se substituant à la réflexion et à l’échange.

MF : Un mot tout de même sur le parti parti-pris formel du livre. Vous utilisez des extraits d’entretiens en essayant de préciser des intonations, des façons de parler…

EC : Oui, pour un anthropologue, ce qui existe c’est ce qui peut se noter, se vivre, en l’occurrence une constellation de discours qui, comme l’a montré Foucault, cherchent tous leur autorité, une exigence de vérité. C’est ce que je voulais montrer : le discours de Yacine n’a pas moins d’importance que celui d’un expert qui, pour des raisons que j’ignore, et que lui-même ignore peut-être, ne peut ‘‘modéliser Somaland’’, comme on dit en sciences du danger… Dans cet univers particulièrement sophistiqué, avec des effets domino potentiels, n’existent que des fictions plus ou moins crédibles… Le lecteur, que je n’oublie jamais, doit pouvoir comprendre Somaland comme une généalogie de discours, d’où l’usage de conventions diverses pour formaliser les paroles de mes témoins.

MF : Un mot sur Allia ?

EC : Que du bonheur.

MF : Vous écoutez toujours Eighties Matchbox B-Line Disaster ?

EC : Oui, mais aussi Alan Vega et son groupe Suicide, ainsi que RWA, le meilleur groupe de Bordeaux.

MF : Un livre à nous conseiller ?

EC : Tous les livres de Patrick Ourednik, à mon sens le plus grand écrivain vivant.

MF : Nous voilà équipés pour passer l’été. En tout cas, c’est toujours un plaisir, merci Eric Chauvier.

EC : Sublimation ou pas, merci, ma chère Mona.

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Un commentaire pour A propos de Somaland. Entretien avec Eric Chauvier

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