Fragile rempart

Avons-nous croisé plus de quinze personnes ce matin-là ? C’est peu probable. Si le jour (pas d’enfants sur l’aire de jeux de la place Ferdinand Buisson),  l’heure, celle du déjeuner, et le froid proposent des explications plausibles, l’absence totale de commerces, hormis la pharmacie annonçant des « prix bas toute l’année » et la boulangerie qui la jouxte, et l’atmosphère particulière du quartier génèrent un soupçon de désertion ou de désertification planifiée comme si le futur devait par anticipation dévorer le passé, sans transition, sans coexistence possible. Organiser le vide, avec méthode, avant d’envisager de remplir. Éviter une promiscuité impure et inenvisageable. La mixité serait-elle possible demain ? D’autres quartiers connaissent déjà cette expulsion paisible, le nombre de familles en attente de logements plus spacieux depuis des années enfin satisfaites croît de manière suspecte…

Nous nous dirigeons vers la rue Carles Vernet. A côté du centre de tri, un parc-relais a été implanté, bordé d’un mur qui s’étend sur plusieurs centaines de mètres. Pitoyable rempart face à ce monstre sorti de terre qui avance inexorablement, il semble avoir été lui aussi l’enjeu de luttes. Des inscriptions sur celui-ci indiquent que les habitants se sont battus pour le conserver. Une lecture inattentive et le manque d’esthétique du mur font que les raisons m’en échappent. Il est agrémenté de fresques et de dessins fades que je juge assez laids même si je soupçonne de nombreux projets collectifs, portés par des habitants, peut-être par le centre d’animation de Bordeaux-sud et l’école proches, aussi, ce qui pourrait me le rendre plus sympathique. De fait, il tranche la rue de manière longitudinale en deux : à gauche la partie résidentielle, à droite ce no man’s land en devenir, le futur dans le désert, étrange configuration d’un affrontement en devenir. Je m’imagine un instant résidente, me sentant oubliée, abandonnée pendant des années, renégate, et que l’intérêt soudain –espoir de courte durée – pour un quartier devenu une aubaine immobilière va  laminer, écraser, expulser. Pour moi ne vivant pas ici, étrangère, cette ambiance de mutation me rend perceptible, de façon saillante, cette triste prophétie. En est-ce une ?

Colette Milhé

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