Mutations : résistance en traces

Concentré de cette histoire en train de se nouer, la rue Saïgon, étrange appellation que rien d’apparent ne justifie juxtapose le passé et le futur, la chaussée pour frontière. A gauche, une longue bâtisse, sans doute un ancien chai qui porte les stigmates de l’abandon. Le trottoir n’est pas entretenu, des touffes d’herbe l’envahissent. De l’autre côté, une succession de résidences identiques et proprettes, que nous classons intuitivement dans la catégorie « habitat social ».

Au bout de la rue, un service municipal : le « service communal hygiène et santé. Désinfection, désinsectisation, dératisation ». Dans ce quartier en friches, avec ses bâtiments désaffectés, sa rue du commerce désertifiée dont le nom résonne de manière étrange, cela ne semble pas être anodin. Ce service ferait mauvais genre à Pey-Berland, aux Chartrons, à Caudéran… La suspicion plane sur son implantation. De même, la plaine des sports de Saint-Michel privilégie un aspect sauvage, certes sur un plan végétal, en contradiction totale avec l’aspect policé et agencé du miroir d’eau, de la place de la Bourse. Ces deux exemples me semblent trahir la pensée triviale sous-jacente des urbanistes et politiques : A Saint-Michel et Belcier les sauvages, place de la Bourse, aux Chartrons, à Saint-Pierre désormais… la civilisation.

A l’autre extrémité de la rue de Saïgon, à l’angle de la rue Son Tay, un petit jardin dont le portillon ouvert invite à la visite. Aucun panneau ne qualifie vraiment cet espace : public ? Privé ? Des étiquettes près des plantes aromatiques suggèrent une dimension pédagogique. Un container pour compost engage à déposer ses épluchures de légumes. Des affiches sur le grillage indiquent : « Ayez un geste éco-citoyen, ramassez les crottes de votre chien !!! » Les deux mots sont soulignés en rouge. Pourquoi « éco » ? Avant cette mode qui en devient grotesque de mettre du « éco » à toutes les sauces, « citoyen » suffisait… Pourquoi la crotte de chien n’est-elle pas considérée comme bio ?

Intuitivement j’associe ce jardin à un espace de résistance. Plus tôt,  rue Bobillot, nous avons vu  cinq ou six personnes s’engouffrant dans une maison. Sans nous consulter, nous avons traversé pour scruter l’affichette sur la fenêtre, indifférentes, étrangères même, à la grossièreté de notre curiosité. Nous avons noté sur notre carnet le nom de deux sites Internet, l’un, de la mairie de Bordeaux, propose de s’inscrire pour une visite en bus du quartier avec explications du projet Euratlantique, l’autre est celui d’une association du quartier : les Bains-douches de Belcier. Plus tard, la consultation de son site confirme qu’il s’agit bien d’un « jardin partagé ». Le groupe scolaire à proximité doit y être associé.                                                        

En face, une grande maison de maître à l’architecture détonante, entourée d’arbres semble s’être perdue en ces lieux. Son allure vaguement inquiétante doit faire frissonner les enfants qui s’en détournent imperceptiblement. Elle m’évoque les films fantastiques de Stephen King. J’imagine un portail qui grince comme dans les « contes de la crypte ».

Autre petite rue bordée d’échoppes dont l’horizon est barré par un grand bâtiment rutilant d’acier et verre dont l’ombre pèse comme une menace sur un monde qui se délite. Nous débouchons sur la rue Eugène Delacroix, le tramway et ses aménagements semblent particulièrement futuristes dans ce décor. Les mutations s’affichent mais où sont les mutants ? Mutent-ils seulement ? L’observation est là encore orientée par l’exposé sur le projet Euratlantique et par la question de l’avenir de la population populaire de Belcier.

Colette Milhé

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