Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 8

« Un homme à terre »

Il est 9 h. Je traverse la Place des Capucins à bicyclette, pour aller chercher le courrier de la bibliothèque à notre boîte postale qui se trouve à plus de 500 mètres de là. Je vois alors un homme, étendu sur le sol au milieu de la route, immobilisant une kyrielle d’automobilistes, qui pour une fois ne klaxonnent pas. Je le reconnais. C’est un des clochards du quartier. Un jeune homme, bouleversé, se tient auprès de lui. Il s’est écroulé juste devant sa voiture. Je m’arrête. De son portable, à l’écart, un homme chauve d’une cinquantaine d’années, appelle déjà les pompiers ou le SAMU. Je m’approche. L’homme à terre a le teint verdâtre, des spasmes l’agitent, quelques gouttes de sang parsèment le sol. Un brusque tremblement le secoue de façon saccadée. Une fraction de secondes, la peur me saisit qu’il meure là devant nous, sur le goudron. Mon regard croise celui du jeune automobiliste. Je sais qu’il a la même peur que moi. Je lui dis pour me rassurer autant que lui : « C’est peut-être une crise d’épilepsie. » La conversation téléphonique n’en finit pas. Peut-être l’homme chauve parlemente-t-il avec les secours pour qu’ils se déplacent. Le Samu social nous a recommandé de ne plus appeler systématiquement les pompiers pour les clochards ivres qui dorment inconscients sur les trottoirs. L’hôpital ne veut plus les accueillir. Cela coûte trop cher et il n’y a pas assez de lits. Je m’approche. Mais non, ils arrivent. « Parlez-lui. Ils disent de ne pas le bouger. » L’homme a les yeux ouverts maintenant, je glisse sa casquette rouge sous la tête car j’ai l’impression qu’il n’ose pas la poser sur le sol ou peut-être qu’il essaie de se relever mais il peut à peine la soulever de quelques centimètres. Je pose légèrement la main sur ses cheveux grisonnants et sales : « Ça va aller m’sieur. » Le jeune homme tente de le rassurer aussi. Accroupi, devant lui, il lui parle doucement. Je pense au film de Wim Wenders « Les ailes du désir » dans lequel des anges sillonnent la ville de Berlin et écoutent les pensées secrètes des humains. Dans une séquence, un des anges Daniel accompagne un homme mourant, étendu sur le sol, en posant les mains sur son crâne qui murmure alors : « Les tâches des premières gouttes de pluie/ Le soleil/ Le pain et le vin/ Le saut à cloche-pied/ Pâques/Les veines des feuilles/ L’herbe ondoyante/ Les couleurs des pierres/ Les galets sur le lit du ruisseau/ La nappe blanche au grand air/ Le rêve de la maison dans la maison. Le prochain qui dort dans la pièce voisine. La paix du dimanche. L’horizon.»

Je reprends mon vélo. Je vois que le clochard est entre de bonnes mains. Je pars chercher le courrier. Le soir avant de m’endormir, l’image du clochard sur le sol ne cesse de revenir à mon esprit et pendant toute la nuit de façon épisodique. Les sans abris alcoolisés de la Place des Capucins, l’ordinaire des jours.

Marie Braux

L dit :

La chronique des rues se termine en tragédie. Il faudra avec la succession des articles regarder les logiques induites par la longueur des textes, l’ordinaire et le point de vue. Il me semble voir apparaître un genre à plusieurs mains alors qu’aucune règle n’a été explicitement fixée; les pesanteurs poétiques.
bt

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