Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 7

Odieux incivisme

Il fait nuit, il fait froid, la journée a été longue. Le dos douloureux, un gros sac sur l’épaule, je rentre chez moi. Comme deux fois par jour, mon chemin est barré à l’angle d’une petite place de Saint-Michel par une dizaine de containers, minutieusement agencés pour gêner le passage sur ce trottoir d’à peine 50 centimètres.

D’habitude je contourne en préférant emprunter la chaussée. Cela me contrarie. Aujourd’hui je suis lasse et tente de me frayer un chemin. Erreur. Une poubelle bascule et m’entraîne dans sa chute. Je l’amortis avec la main, la cheville vrille, le genou heurte violemment le sol et une vive douleur traverse mes lombaires déjà meurtries. Empêtrée dans cet étroit espace, je me relève péniblement en grimaçant. Je regarde ma cigarette, lâchée dans la cascade, de rage, j’envisage un court moment de la jeter dans un des containers afin de l’incendier. Je réprime mon impulsion.

A l’autre angle de la place, au premier étage, deux personnes m’observent, le rideau écarté. Je serre les dents, le retour s’avère grimaçant.

Maintenant je repense au courrier agressif reçu il y a environ un an et demi. En juin, il me signifiait qu’un jour de mars, j’avais commis le crime de ne pas rentrer mon container avant 8 heures. Invérifiable… Partant vers 8h10 j’avais dû le remiser à ce moment-là… On m’informait alors que la plainte était transmise au procureur de la république, procurant un vague sentiment de culpabilité : j’allais moi aussi contribuer à l’engorgement des tribunaux avec mon odieux incivisme.

« C’est parce que nous sommes sur le parcours du petit train de l’Unesco ! » m’a expliqué une voisine. C’est sûr qu’il y a deux poids, deux mesures… En septembre, un mot glissé dans ma boîte m’intimait l’ordre de prendre rendez-vous avec une « ambassadrice propreté ». Si, si, c’est le terme ! Motif : « non sortie du container ». Effectivement, absente deux mois, je n’avais produit de déchets et n’avais pas envisagé un instant de rentrer à Bordeaux juste pour sortir la poubelle et ne pas paraître suspecte…

Certains ont opté pour les containers individuels. Même pour les jeunes et valides, cela suppose des contraintes. Beaucoup de personnes inventent des stratégies : dépôts sauvages, évacuation de sacs anonymes dans les corbeilles de l’espace public ou dans les poubelles des voisins, containers laissés en permanence sur celui-ci. Ceux qui ont choisi la solution collective avaient la plupart du temps forcément une idée derrière la tête : « collectif » signifie que ce seront les autres qui s’en occuperont. De fait, il y a toujours une bonne âme qui s’en charge, jusqu’au découragement. Entrent alors en scène des sociétés qui facturent ce petit service…

La gestion de nos déchets devient un casse-tête quotidien tandis que leur valorisation (recyclage) ne se traduit pas par une baisse de la taxe ordures ménagères…

Aujourd’hui je me demande donc deux choses : pourquoi est-ce que je m’embête encore à descendre et à remonter trois étages un container ? Mais surtout, pourquoi nous a-t-on imposé un mode de collecte qui ne convient à personne et, de fait, ne fonctionne pas?

Colette Milhé

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