Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 5

Le vernissage

18h en janvier. C’est déjà la nuit. Pas de lune ce soir. On ne sait pas où est l’exposition. Je tiens le carton d’invitation « Cabane cannibale ». Un brin inquiétant. Une échappée de lumière nous attire comme un foyer. C’est bien là. A l’extérieur, cachés dans la nuit, quelques garçons, un verre de blanc à la main. Je distingue un buffet dans l’obscurité. J’emprunte le couloir pour me réchauffer. Quelques photos en clair-obscur sur lesquelles je devine des gens en détresse. Je me trompe peut-être. Pas le temps de m’y attarder car sur le seuil, barrant le passage, un gigantesque piège à bête sauvage en métal rouillé. Considérant la taille de l’objet, la bête fantasmée doit être de taille mythologique. J’hésite. Je me colle contre le mur, mon fils de 4 ans dans les bras, pour ne pas mettre un pied dans le piège. Je suis là pour le protéger de tous les dangers. C’est devenu mon épuisante mission. Il y a déjà du monde dans la galerie. Mon fils m’échappe et son père le suit. Je lui abandonne l’enfant pour saluer une amie, elle aussi agrippée au mur pour éviter l’embuscade. On rase tous le mur comme si les dents d’acier pouvaient se refermer sur nos jambes dérisoires. A quelques mètres à peine, au milieu de la pièce, des dents en céramiques, elles aussi de taille légendaires. On les dirait arrachées à la bouche d’un ogre. Peut-être celui auquel est destinée la mâchoire d’acier … ? Ainsi, à peine a-t-on évité le piège qu’on manque de marcher sur les dents arrachées. Leur beauté est digne de l’Odyssée. On contemple une molaire et ses racines torturées, des canines tranchantes, carnivores, cannibales … ? Les gens tracent un cercle involontaire autour des dents, de peur de les blesser. Quelques-uns portent la main à leur bouche. Nous voilà déplorant la souffrance d’un colosse pourtant capable de nous déchiqueter. Seuls les enfants, deux au total, naviguent entre les dents sous nos gestes de géants affolés (pour eux, c’est nous les titans). Attention, tu vas les casser ! Derrière les dents, une chapelle à taille humaine, interdite d’accès, toute en fines lames de bois, tendres comme des persiennes, closes comme des paupières baissées. On ne peut pas s’y réfugier. Mon fils me regarde, puis il fixe l’entrée, file droit dans le piège et le traverse sous le regard interdit des deux nouveaux entrants rasant le mur pour l’éviter. La zone est désacralisée. Bien sûr qu’il n’était pas en état de marche ! On le savait mais … Je passe, moi aussi, dans le piège à sa suite. Je m’y attarde une microseconde, par vice. Je suis parcourue d’un frisson.

La salle d’exposition est pleine désormais. Lumière néons. Autant d’invités à l’extérieur dans le noir complet, comme en marge de la civilisation. Et pourtant, ils discutent, échangent, travaillent leur réseau, font peut-être des affaires pendant qu’à l’intérieur, nous affrontons nos atavismes. Mon fils à la main, je reprends le couloir, rejoins la mythologie. On me parle, mon fils m’échappe à nouveau et disparaît. Je le retrouve, ravi, à l’intérieur d’une cabane aménagée de peaux de moutons, heureux comme un barbare, chaussures et chaussettes abandonnées sur le sol de la galerie. Un jeune homme vraiment très barbu, l’artiste, me rassure : c’est autorisé et même encouragé d’entrer dans l’œuvre. A côté de la chapelle hermétique, le refuge dans sa plus simple expression. A la suite de mon fils, deux femmes entreront dans cette cabane. Passé le choc du piège et des dents géantes, passée la défection de Dieu et le retour à la matrice, mon regard s’acclimate aux autres œuvres en présence : des tableaux, des photos, des gravures, la délicatesse des représentations. Mon fils est toujours dans la cabane, son père le surveille, stable comme un totem. Je laisse ma famille à son délicieux archaïsme. Je piétine encore une fois le piège et je sors retrouver ceux qui grignotent des cacahuètes. Dans le brouillard de mots qui se chevauchent dans la nuit, je distingue un « … politique, c’est fini ».

Sandra Labastie

Commentaires :

St-Jean GIMENEZ dit :

Une atmosphère chaleureusement restituée… On parcourt l’expo, à son rythme, comme si l’on s’y baladait…
Des Images mystérieuses, colorées, nous projettent dans un univers étrangement enfantin où se confondent “l’inerte” et la vie. L’auteur joue de ces paradoxes avec le talent qui est le sien et qu’on lui reconnaît.
Merci à l’écrivaine Sandra Labastie, pour le moment savoureux qu’elle nous fait partager.

Gérard Aimé dit :

Une écriture cannibale qui mange les mots, mord à pleines dents dans la chair des phrases pour n’en laisser que l’essentiel, un squelette, une carcasse d’écriture, déchiquetée par le piège qui accueille les visiteurs.

Macazaga béatrice dit :

Ce fils qui revient comme une prière…..et ce père stable comme un roc.Ce texte est une danse,des arabesque de mots pudiques et de phrases épurées.Des allers-retours de nos grottes intérieures vers les néons terrifiants.
Beso.

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3 commentaires pour Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 5

  1. Laetitia Boswell dit :

    Merci pour ce moment ephemere– le vernissage– Pendant quelques instants, j’ai eu l’impression d’y d’avoir assiste. Le support du vernissage semble avoir ete choisi pour nous laisser avec autant d’idees que de questions sur nous-meme. En effet, on ne peut que s’interroger sur ce que represente pour nous le concept du refuge, des « interdits », ou encore, du conformisme. A un niveau qui touche plus a notre emotionnel, le recit evoque aussi le passage de l’enfance a l’age adulte. On quitte le texte plus riche qu’avant sa lecture.

  2. L’émotion s’écoule drue, animale, cannibale car le style est ciselé par une orfèvre. Très belle chronique Sandra Labastie. Hâte de lire les prochaines.
    Benoit

  3. regis dit :

    Une très belle déambulation entre la magie des origines et les images d’une maman attentive et décalée. Un peu comme Alice, on rapetisse à la taille d’un enfant pour voir par son regard le monde dans ses fondations.

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