Bourdieu 10 ans après

Les journaux qui promulguent ces jours-ci le culte de Bourdieu sont les mêmes qui lui refusaient ses articles de son vivant : ils n’ont plus à rendre compte de ses indignations. En effet, si sa phase « politique » l’a fait sortir de son ghetto académique, il n’en a pas moins rencontré de profondes oppositions tant dans le monde politique qu’éditorial.

Dix ans après force est de constater que son activité militante et scientifique n’a guère été poursuivie et tout ce qu’il a apporté, en particulier par ses relations avec le monde académique international, est dramatiquement interrompu. A  l’exception de Garfinkel et de  Fabian quel ouvrage a été traduit ? Où sont ces années qui voyaient livrer les œuvres Labov, Gumperz et bien d’autres ? La splendide collection « Le sens commun » est morte, du vivant de Bourdieu d’ailleurs. En un mot, la brèche qu’il entretenait dans le « narcissisme monoglote » s’est refermée.

En revanche, la réédition en volume d’articles sous le titre Le bal des célibataires a enfin mis à la disposition du grand public ses meilleurs travaux où se déploient toutes les ressources dont peut disposer l’anthropologue. Bourdieu qui s’intéresse à une société qu’il connaît bien puisque c’est la sienne, s’inscrit donc dans l’anthropologie indigène, utilise sa langue, l’occitan, et étudie ses amis. Ces compétences rares ont été mises au service d’un ample projet qu’il présente dans le film de Pierre Carles « la  sociologie est un sport de combat », faire un Tristes tropiques dans le Béarn. De telles qualifications au service d’un objectif aussi ambitieux que novateur ne pouvaient que donner le chef d’œuvre que nous lisons.

Pourtant Bourdieu n’a guère poursuivi dans cette voie. Il a préféré s’exprimer avec des succès divers sur une foule de sujets utilisant souvent des instruments moins convaincants (des questionnaires écrits, des statistiques, des graphiques…). On peut alors se demander pourquoi il n’a pas poursuivi la veine qu’il avait si magnifiquement ouverte avec « Célibat et condition paysanne ». Peut-être était-ce professionnellement plus efficace de s’inscrire dans les débats politiques nationaux (l’école, la pauvreté, les consommations…), dans les filières académiques en place et au moyen des catégories reconnues plutôt que de s’affirmer radicalement à contre-courant. En effet, au milieu du XXème siècle, l’anthropologie était bornée par le dogme dit marxiste des modes de production et le structuralisme. La subtilité de Bourdieu voyait les limites de ces deux pôles qui occupaient tout l’espace ce qui l’a conduit vers la sociologie moins maltraitée en France. Il avait pourtant contribué à ouvrir une autre voie pour l’anthropologie qui renonçait à la distance, réclamait de longues enquêtes, la maîtrise de la langue des locuteurs, l’utilisation et la critique de sources de première main, direction qu’ont suivie en France par la suite, à leur manière, Favret-Saada, Bensa, Claverie ou Chauvier.

Peut-être que Bourdieu aurait dû travailler avec les autres Béarnais de sa génération Lapassade ou Lourau et encore davantage avec Althabe, qui chacun à sa manière, ne se caractérisaient pas par leur conformisme politique ou académique. Ensemble, ils auraient peut-être eu la force et la possibilité de proposer une autre anthropologie. Elle est évidemment apparue sur les ruines du « marxisme » et du structuralisme mais ailleurs, particulièrement aux USA avec Crapanzano, Rosaldo, Clifford, Jules-Rosette ou Duranti parmi beaucoup d’autres.

Bernard Traimond, 26 janvier 2012

Lire cet article sur le site de République des Pyrénées permet de découvrir un Bourdieu finalement méconnu :
Pierre Bourdieu, dix ans déjà

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