Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 4

Effrayante identité

Un soir de janvier ordinaire à Bordeaux. Il fait humide et froid devant l’Athénée municipal où doit se débattre la question de l’identité nationale. D’un côté, des CRS en bleu marine qui fouillent les participants à l’entrée et de l’autre, des drapeaux rouges qui flottent vaguement pour un appel au boycott. Dans mon sac, les mots écrits par l’homme que j’aime, invité à prendre la parole en tant que “nouveau Français” récemment naturalisé. Ne pouvant être présent en raison de ses horaires de travail, je suis chargée d’apporter son témoignage exprimant toute la difficulté et la joie liées au fait de devenir français. L’amphithéâtre semble peuplé de gens normaux. Quelques journalistes blasés griffonnent au fond sur leurs calepins. Sur l’estrade, une historienne, un imam, un membre du CRIF et un élu guadeloupéen siègent aux côtés du préfet de la Gironde. Une parfaite représentation de chaque minorité, invitée pour jouer son rôle. Chacun donne sa vision neutre et consensuelle de l’identité nationale, tout ne semble qu’harmonie sur fond tricolore. 
Puis le micro passe dans la salle, c’est en effet un débat citoyen et républicain. Et tout-à-coup, les drapeaux bleu-blanc-rouge projetés sur grand écran me donnent la nausée. Tout-à-coup, les gens autour de moi ne m’apparaissent plus si ordinaires. Des injures racistes, des raisonnements xénophobes sont aboyés par les détenteurs du micro puis applaudis avec enthousiasme par le public. Indignée, je cherche du regard une connivence avec d’autres personnes de l’amphithéâtre, en vain… Les horreurs s’enchaînent: « Mohammed est le premier prénom donné en Seine-Saint-Denis, au moins les Italiens avaient la décence de franciser leur nom dans les années cinquante », 
« Il y a 2200 mosquées en France, nous sommes envahis, jusqu’où iront-ils? », « Des hordes d’Arabes et de Noirs envahissent les rues de Bordeaux… j’ai peur! Dans le tram, je n’entends plus parler français autour de moi… j’ai peur! », « Moi, Français de souche, j’ai 19 ans et je fais partie de l’Autre Jeunesse (la jeunesse royaliste). Où sont passés nos héros nationaux, Jeanne d’Arc, Clovis et Louis XVI ? », « Dire que la France est une nation métissée est une injure aux Français de souche » et cætera…
Une avocate de la LICRA (Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme) se lève pour tenter d’arrêter ce déferlement haineux. Elle s’assied sous les huées et les injures, contrainte de se taire. Monsieur le préfet reste muet. Je finis par avoir la parole. J’essaie de lire avec émotion le texte écrit par mon compagnon : des idées, développées dans le souci de positionner le débat, et un vécu, ni blanc ni noir. Je ne parviens pas à finir, coupée par le modérateur du débat, déplorant que mon compagnon ne soit pas là lui-même pour s’exprimer et privilégiant les ”interventions-choc”. Je quitte la salle et éclate en sanglots amers. Dehors, le monde me semble différent. Je suis en France et pour la première fois, moi aussi j’ai peur.

Stéphanie Gernet (janvier 2010)

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