Roger Chartier, Cardenio entre Cervantes et Shakespeare, Paris, Gallimard, Essais, 2011.

Compte-rendu de Bernard Traimond

En quoi diffèrent l’histoire et l’anthropologie ou plutôt, en quoi diffèrent une certaine histoire et une certaine anthropologie? Je vais faire de cette question la ligne de lecture du dernier livre de Roger Chartier, Cardenio entre Cervantes et Shakespeare, même si ce choix détermine la réponse comme l’auront compris ses lecteurs.

Elle pose un sujet-problème : Une pièce « perdue » dont on n’a pas le texte, a pour sujet un bref passage du Quijote. Comment, aujourd’hui, concevoir les liens entre ces deux pôles ? En restant dans le seul domaine des écrits, tout ce qui nous reste de ce début du 17ème siècle, Chartier examine tous les « sauts périlleux » que réclame l’examen de ce parcours. L’extrême érudition qu’exige son propos se met pourtant au service d’interrogations d’aujourd’hui : comment utiliser des informations incomplètes et partiales ? En se plongeant dans l’époque du règne de notre Henri IV, Chartier échappe à tous les enjeux de notre temps pour mieux questionner les plus importants problèmes qui se posent aujourd’hui aux humanités.

Son livre La règle du jeu (2000) parmi d’autres, montrait l’ampleur de ses curiosités et sa capacité à collecter (le terme occitan de costilhar conviendrait mieux) des matériaux et des instruments dans l’ensemble des humanités de l’histoire de l’art aux études littéraires. Ils lui sont bien utiles pour concevoir son dernier livre qui se déploie dans tout l’Occident et dans des domaines les plus divers.

En effet, pour aller d’un texte presque stable, le Quijote, à une pièce pour le moins évanescente, Chartier multiplie les médiations que sont les diverses lectures du texte, ses représentations picturales, ses expressions théâtrales en Espagne, France et Angleterre, le changement de langue, le passage d’une période à une autre, la collecte des pièces de Shakespeare, leurs diverses  versions par ailleurs parfois écrites à plusieurs mains… Cette énumération donne à voir l’ampleur et la variété des matériaux mis en chantier pour concevoir ce que pourrait être Cardenio, la pièce perdue. La démonstration a un point de départ, un bref passage du Quijote et un large espace d’arrivée, le texte de Shakespeare.

Plusieurs régimes de recherches sont mis en œuvre pour explorer ce large spectre. L’examen de l’éventail des diverses lectures pratiquées déduites des interprétations du récit, surtout quand un décalage – du récit au théâtre ou à l’image entre autres – impose un écart; le passage à d’autres modes d’expression souligne les spécificités de chacun d’eux; mais aussi l’ampleur des possibilités de lecture. Ensuite, « l’enquête est vouée à continuer » (Chauvier) par la découverte de nouveaux documents mais surtout par la reconstitution de la pièce telle que Shakespeare a dû l’écrire, projet auquel s’est attaqué ces dernières années même Stephen Greenblatt en personne (un compte rendu d’un de ses livres a été repris dans Le jeu de la règle, p.179) et Charles Meed. Enfin, l’enquête elle- même est un instrument de connaissance (Althabe). Utilisant les démarches historiennes de la critique des sources, elle constitue une certaine assurance dans l’océan des incertitudes, un peu de familier dans l’inconnu.

Nous voyons avec ce livre que Gallimard n’a pas complètement rompu avec l’édition exigeante puisque toutes les citations sont dans les langues d’origine à laquelle est nécessairement jointe la traduction, ce qui constitue une facette de tout le travail d’érudition, marque de la tradition historique. Bien d’autres aspects de ce travail, diversité des sources, mise en récit de l’enquête, se trouveraient à l’identique dans une recherche anthropologique. C’est dire l’importance de ce livre, nouvelle enquête en creux : Greenblatt et Meed écrivent la pièce comme Shakespeare a dû le faire alors que Chartier nous donne tous les éléments pour nous permettre de l’imaginer.

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