Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 3

Ordre des Médecins

J’appuie sur la sonnette, un bourdonnement retentit et j’entre… J’ai le sésame, je suis docteur. A mon tour je peux pénétrer dans ce lieu où seuls mes confrères et moi-même sommes admis. Du marbre au sol, des tapis rouges sur les escaliers. Ambiance feutrée. Dans des bureaux, des femmes blanches empilent des dossiers de toutes les couleurs. On me conduit vers « la salle d’attente ». Et oui, on est bien chez des médecins. Plusieurs de mes jeunes collègues thésés sont déjà là. Eux aussi attendent leur entretien avec un aîné, un sage, qui scellera leur entrée dans la confrérie. A ma droite, on lit « Alternatives économiques ». A ma gauche, on tripote son Iphone. En face, c’est « Le quotidien du médecin » qui s’étale. Pas causants les collègues… Comme tout bon docteur, notre aîné est en retard, il est très occupé, « il vient de revenir de son déjeuner » nous annonce une secrétaire avec un air d’excuse (il est 15 heures). Nous le voyons s’agiter dans le couloir, son portable collé à l’oreille. Il est très chic dans son blazer bleu marine avec boutons de manchettes dorés. Je tente un commentaire sur le blazer pour faire rigoler les collègues. « Le quotidien du médecin » lève un sourcil et redisparaît derrière le gros titre « Epidémie de choléra en Haïti ». Une femme noire, en blouse verte, un walkman sur les oreilles, nettoie le couloir où le sage en blazer fait les cent pas, toujours au téléphone. Une heure après l’heure du rendez-vous, le bon docteur me reçoit enfin. Je dois lui présenter mes projets, mon avenir professionnel avant d’être adoubée. Je lui parle de médecine sociale, d’accès aux soins des populations précaires. Il me répond « Malheureusement, la médiocrité touche toujours les mêmes », d’un air navré. Il me parle alors du « drame » que vit un de nos confrères qui n’a pas passé sa thèse à temps et qui doit travailler, quelle horreur, comme infirmier. Il ne peut plus remplacer son père qui a un cabinet médical sur la côte basque. Infirmier, un vrai cas social, on pense aux Misérables ou à Zola… « C’est dramatique, c’est dramatique » répète-t-il en opinant du chef. Il me raccompagne. Je redescends les escaliers de velours rouge. La femme noire en blouse verte fait les vitres, les femmes blanches empilent des dossiers de toutes les couleurs.

Stéphanie Gernet

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