Comprendre la ville par ses anomalies, Eric Chauvier

Eric Chauvier, anthropologue

Atelier d’écriture du projet Carnets de voyage (Antropologia), samedi 7 janvier 2012 (suite le 11 février 2012)

COMPRENDRE LA VILLE PAR SES ANOMALIES

1 – Observer

1 / Présentation du quartier Belcier St Jean

Le « territoire Saint-Jean – Belcier » s’étend le long de la Garonne, du pont Saint-Jean jusqu’au futur franchissement Jean-Jacques Bosc (boulevard au niveau quai de Brienne) et en limite du quartier Sainte-Croix.

Belcier est typiquement un quartier de gare. Quelques études d’urbanistes tendent à montrer que, pour les riverains, ce quartier est perçu comme un village empreint de solidarité et de convivialité. Les familles qui y vivent ici sont surtout de classe ouvrière.

Le cœur du vieux Belcier est composé d’immeubles bas. Dans les années 90, des immeubles nettement plus imposants ont vu le jour, principalement pour proposer davantage de logements sociaux. Il y a aussi des pavillons avec des jardins, des villas cachées par de grands portails ou des haies / d’anciens bâtiments rénovés …

La particularité est la forte circulation des trains ainsi que le trafic de poids lourds dû au commerce de gros, ce qui génère un brouhaha quasi permanent.

Traditionnellement, le quartier de Belcier est tourné vers les métiers de commerce de gros en alimentation, le Marché d’Intérêt National et les entreprises de négoce alimentaire. Des activités de services, de commerces ou de loisirs s’implantent petit à petit. Surtout, c’est à ce stade que notre atelier prend son sens, le quartier est en passe de devenir un immense centre d’affaires, baptisé « Euratlantique », qui positionnera Bordeaux en carrefour commercial européen. Ce projet devrait être favorisé par l’arrivée des Lignes à Grande Vitesse qui permettront dès 2015 de relier Paris, Madrid ou Bilbao en seulement quelques heures. Le périmètre du projet est de 160 ha (des quartiers existants à préserver, des secteurs à restructurer, des friches à ré-urbaniser).

Les orientations :

Créer un pôle d’affaires, je cite « structurant », « tout en développant un quartier mixte et diversifié ». L’ambition est de programmer et d’engager, d’ici 2014, 250000 m² de bureaux, logements, hôtels, commerces, équipements publics et privés, qui seront réalisés ou en chantier d’ici 2016, dont 70 000 m² de bureaux.

– « Préparer et anticiper le développement de la gare Saint-Jean avec ses 20 millions de voyageurs par an, qui constitue l’un des leviers principaux du projet urbain et économique. »

Les transformations vont être importantes :

– les voies sur berges de la Garonne, actuellement tronçon autoroutier, vont devenir un boulevard urbain avec des accès au fleuve et des quais aménagés.

– Refonte de l’espace des quais avec l’accueil du pôle régional de la culture et de l’économie créative (Cf maison de l’écologie).

– Réalisation d’une programmation d’espaces publics, de bureaux et de logements sur les espaces ferroviaires inexploités ou sous-utilisés.

Donc, ce quartier va indéniablement muter. La vie des gens va se transformer ; et les gens eux-mêmes vont se transformer… se transformer avec un risque de gentrification, risque parce que cela signifie l’élimination des classes populaires, qui comme d’habitude seront relogées en périphérie, parfois dans une périphérie très éloignée. Avant Lormont – Cenon, aujourd’hui Ambès.

Les quartiers Sainte-Croix et St Michel ont évolué sur ce mode là, avec des spécificités/ Belcier St Jean ont leurs spécificités.

L’enjeu de cet atelier est de saisir ces mutations à partir de détails d’observation, de fragments qui vont apparaitre comme des anomalies, qui vont attirer l’attention, susciter l’étonnement. On peut faire, en outre, l’hypothèse que ce quartier en mutation regorge d’anomalies : de situations incongrues, de visages qui peuvent sembler hors propos par rapport aux projets de centres d’affaires.

Ce sont ces fragments, ces détails de dissonance que je propose de retrouver – avec l’hypothèse que ces fragments nous disent quelque chose des mutations urbanistiques.

 

2) La ville : les approches normatives

Les sciences humaines ne se sont presque jamais souciées de ces anomalies /

a) Approche sciences humaines  /

– La ville rationnelle de Le Corbusier, dont les clefs de l’urbanisme sont réductibles à quatre fonctions théoriques majeures : habiter, travailler, se recréer, circuler »[1].

– L’école de Chicago (année 20), qui a mis l’accent sur le fait ethnique dans l’analyse des relations sociales (la question du migrant). Sa méthodologie de type qualitatif est aujourd’hui largement utilisée pour analyser les processus sociaux, les pratiques et les représentations des individus (observation participante, biographies, récits de vie, monographies de quartiers, d’institutions, de groupes sociaux et/ou ethniques).

– La sociologie française des années 70, qui va s’attacher à démonter le jeu complexe des déterminants économiques et politiques à l’œuvre dans les transformations qui s’opèrent. La ville du sociologue est conçu comme des groupes homogènes et un ensemble de rapport de dominations dans la ville (Henri Lefèvre / influence marxienne)

– L’ethnologie urbaine française (Gérard Althabe, Michelle de la Pradelle) qui étudie la ville par des prismes : les quartiers, la vie sur les marchés…

– Aujourd’hui, le modèle sociologique dominant pour penser la ville est la ville monde de Saskia Sassen. Les éléments de la mondialisation se retrouvent dans la ville moderne, qui est en même temps le reflet de la mondialisation au niveau des transports, de l’Internet, des flux financiers. La ville moderne est parfaitement dans la mondialisation.

L’urbanisme et l’approche de la ville par le modèle de la morphologie urbaine.

Toutes ses approches ont un point commun : elles sont normatives. Elles proposent l’étude de la ville normale, peuplée de gens normaux. Même lorsque l’école de Chicago étudie des marges (migrants italiens de Whyte qui appartiennent à la mafia), il s’agit de s’intéresser à ce qui fonctionne dans la ville, présupposant une progression de ces marges vers une intégration.

Pour les architectes et les urbanistes, la ville est un tout qui fonctionne,  soumis à une rationalité.

D’une façon générale, la ville n’est jamais observée à partir de ses dysfonctionnements, de ses anomalies, de ses fragments qui refusent la normalité – de sa dissonance.

2 / Quelques éléments théoriques sur les anomalies

Michel De Certeau rappelle que la ville n’est pas un objet à observer qui serait radicalement séparé de celui qui observe. Il parle d’« itinéraire » dans la ville, soit une approche de ce qui se fait « avec les pas et au ras du sol » (1990 : 147). Il est plusieurs conséquences à cette démarche. La ville devient perceptible par ce que je vis. Quand je marche dans la ville, ce que je ressens, ce que je vis, mon étonnement, mon trouble, ont une importance. C’est précisément cette subjectivité qu’ont cherché à éliminer les sciences humaines.

Nous passons d’un modèle d’une ville-objet (science humaine classique) à une ville vécue.  Certeau dit aussi que je n’ai plus de « lieu approprié » pour observer la ville. Je n’ai plus de lieu pour regrouper les observés. Je dois donc réinventer des techniques taillées à ma taille de passant ordinaire – ce sont les itinéraires.

 

La dérive, issue du courant situationniste  (formellement créée en juillet 1957 par Guy Debord). La dérive se définit comme une pratique urbaine se résumant à une : « technique de passage hâtif à travers des ambiances variées [dans la ville]». « Le concept de dérive [renvoie à] un comportement ludique et constructif  « Il s’oppose en tous points aux notions classiques de voyage et de promenade ». Durant la promenade, vous n’avez pas à chercher à rompre le rythme de votre progression. Dans la dérive vous allez au contraire rompre ce rythme en vous rendant dans des endroits où vous n’avez pas l’habitude d’aller  (rompre la routine), aussi en empruntant des trajets que n’aviez pas l’habitude d’emprunte.  « Le hasard joue dans la dérive un rôle important […] ». (Sources Guy-Ernest Debord / Publié dans Les Lèvres nues n° 9, décembre 1956 et Internationale Situationniste n° 2, décembre 1958.)

J’ajoute que la dérive n’est qu’une idée, qui peut s’incarner de diverses façons. Il s’agit surtout de changer votre point de vue, de rompre avec vos habitudes, vos façons de percevoir la ville et, pour ce faire, de rompre avec vos trajets, vos lieux habituels de prédilection, de consommation, de divertissement. Vous allez emprunter d’autres trajets et d’autres lieux pour les envisager avec un regard neuf.

Nadja de Breton constitue une forme de dérive. Nadja est un récit autobiographique d’André Breton publié en 1928. Avec le ton neutre du « procès-verbal », du document « pris sur le vif [1] », Breton rend compte « sans aucune affabulation romanesque ni déguisement du réel[2] » des événements quotidiens survenus durant 9 jours entre lui et une jeune femme : Nadja. La rencontre de Breton et Nadja qui commence le 4 octobre 1926 et s’achève le 13. Cette histoire d’amour est faite d’errance dans la ville…

4// QUELQUES EXEMPLES // études menées correspondant au début d’un parcours dans la ville.

a)     J’emprunte d’abord l’extrémité sud du Cours de la Marne, lisière indéterminée marquant une entrée possible dans le quartier Belcier (nous sommes encore au niveau du quartier de la gare), dont l’histoire récente a largement  été constituée par la présence des  Sex shop et des Peep show. Là, le Cinéma Aquitain présente, je cite, « un lieu de détente et de convivialité adulte » (avec, chose étrange, un distributeur de bonbons à l’entrée dudit cinéma – risque de diabète pour les érotomanes) ; Le promeneur solitaire pourra aussi se délecter, je cite encore, d’un spectacle : « Bambou et Tristan dans un show torride et très hard ». Puis,  sur la vitrine d’un sex-shop de l’autre trottoir, scotché à la va-vite sur la vitrine-miroir, un message presque amateur (sur une feuille A 3, né d’une imprimante familiale) : « Les poppers sont de retours ». L’anomalie réside dans le décalage entre ce commerce historique du sexe à St Jean et le projet de quartier d’affaires autour de la gare. Question (dès qu’on a l’anomalie il faut trouver la question) : que devient  cette zone-là à l’heure du sexe virtuel, du tout numérique si aisément consommable sur le réseau Internet ? Que devient cette zone à l’heure de la LGV et du quartier d’affaires qui va se créer ? Il faut avancer ainsi : une anomalie engage une question. L’enjeu n’est pas de dire comment le quartier fonctionne, mais de questionner ce qui ne semble pas raccord, en porte à faux, ce qui suscite votre perplexité, le trouble. 

b)     Sur le même trottoir, de façon incongrue, une galerie de photographe cernée par les Sex-shops / ce magasin propose le projet suivant, qui prétend « faire de l’art » et du « lien  social », comme on dit.  C’est une affiche, avec un titre : « Qui est Jean Belcier ? ». « L’idée » est d’inviter les gens qui vivent ou traversent ce quartier pour se faire photographier gratuitement afin de prendre part à l’exposition finale, qui s’intitulera donc : « Qui est Jean Belcier ? ». Le mot d’ordre est  séduisant : « Participez à ce projet et devenez l’image de votre quartier ». Devenir l’image de son quartier : au sens propre et au sens figuré. « Les portraits seront ensuite exposés », précise l’affiche, assortie d’un conseil qui résonne étrangement, ici, entre les boutiques du sexe : « N’hésitez pas, venez nombreux ». Mais les personnes qui fréquentent habituellement les sex-shops voisins, et qui composent bon gré mal gré une image de ce quartier, ont fort peu de chance de répondre à l’annonce. Par extension, les personnes des classes populaires entreront-elles pour se faire photographier. Dans ce cas, qui entrera ici se faire photographier ? Une hypothèse est que cette image réinventée du quartier Belcier, qui accompagne ici le projet d’urbanisme, est une image partielle du quartier, en porte à faux entre ce projet de trouver « qui est Jean Belcier » et les usages actuels du quartier.

c)     Rue de Tauziat, à l’intersection d’une  rue anonyme, aux confins du quartier Sainte-Croix (quartier avec des marqueurs identitaires plus évidents), je découvre un repère qui peut échapper aux passants = une bande herbeuse séparée du trottoir par un grillage  – au fond une vieille porte de grange en bois, mangée par le temps, que la lumière absorbe, une vieille porte dans les tons de bleu et de noir, et qui rappelle un atelier, une présence artisanale, non industrielle, loin des nouveaux enjeux capitalistes – un lieu miraculeusement épargnée, une image poétique très forte (ne pas renoncer à la poétique dans votre dérive / itinéraire dans la ville). Des chaises en bois sont posées là et qui expriment l’absence d’humanité dans cette petite zone sauvegardée. Au fond, nous devinons une demeure ancestrale  qui contraste nettement avec le quartier (des hôtels formule 1). L’anomalie réside dans cet écrin de vie mutique dans l’agitation et dans les transformations du quartier, avec en arrière-plan le quartier d’affaires qu’on nous promet. Est ce que cette poétique peut exister dans le nouveau quartier d’affaires ?

d)    Rue Jean Descas, face au Carrefour Market, un groupe de zonards parlent sans élever la voix, sans cette violence éthylique ou psychopathologique qui représente habituellement l’anormalité. Ici des vieux, des jeunes et toutes les nuances des classes sociales du bas y trouvent place de la façon la plus sereine qui soit (ordonnée ?!) : un jeune (lycéen ?) du coin enquillant une 8.6, un homme à tête de commercial lui parle doucement, un vieillard assez peu  abîmé les exhorte à répéter leurs propos, une femme est assise sur un muret et fume ; elle a l’air épanoui, elle sourit.  Le plus étrange est que ces gens-là pourraient être croisés ailleurs, dans des lieux identifiés – travail, réseaux amicaux ou familiaux. Le passant ordinaire, traversant Belcier à hauteur de ces zonards éteints et policés, pourrait se retrouver sous leurs traits : c’est cela qui m’apparaît comme une anomalie : ces personnes nous ressemblent ; elles ne sont pas des SDF en haillons. Partant de là, n’y a-t-il pas ici une nouvelle forme de désocialisation qui incarne bien une partie du quartier, une misère désormais  réduite à l’invisibilité et au silence ordonné (c’est le mot, finalement) ? Est-ce que ce ne sont pas les formes de désocialisation silencieuses que produit la création d’un quartier d’affaires ?

 


[1] Rappelé dans Alain Bertho , « Penser la « ville monde » », Socio-anthropologie [En ligne] , N°16 | 2005

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