Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 1

D.

Jeudi 8 décembre 2011

Il est environ 18h30. Je passe, comme tous les matins, mais seulement certains soirs, devant D. Selon un rituel bien établi – il fonctionne beaucoup autour de mêmes situations reproduites à l’infini, il tend le pouce comme s’il faisait du stop. D’habitude, je lui réponds que je n’ai plus de place, aujourd’hui je lui dis « Je suis pleine ! » En prononçant ces quelques mots, je m’aperçois de toute l’ambiguïté de cette phrase polysémique quand tonne instantanément son rire tonitruant. Impossible cependant d’interpréter celui-ci à l’aune du sens qu’il a mis sur ma réplique. A cette heure-là, c’est bien la seule réponse qu’il soit susceptible de produire. Celle qu’il émet inexorablement chaque soir.

Ce revirement d’attitude quotidien me heurte suffisamment pour que je change le plus souvent de trajet pour rentrer. Je l’évite. Souvent, il « complote » avec deux ou trois hommes, bien vêtus, absorbés dans une conversation à voix presque basse. Cela me met mal à l’aise.

Souvenir : mercredi 30 novembre

14h30. Alors qu’un rayon de soleil, précieux en cette période hivernale, inonde son maigre territoire – 3 m de trottoir, sur lesquels il reste ancré, je l’aperçois, surprise, en face, à l’ombre. Comme cette heure de passage est inhabituelle pour moi, j’imagine l’inimaginable : qu’il puisse chaque après-midi traverser. Je m’étonne : « Ah ! L’après-midi vous êtes là ? » « Non »,  me répond-il, « mais le soleil et la bière ne font pas bon ménage ! » Je n‘avais pas envisagé une seconde cette option, comme lui-même ne conçoit pas que la bière puisse rester au frais, sous sa surveillance vigilante sur le trottoir ensoleillé d’en face.

Vendredi 9 décembre

Son absence et les interrogations qu’elle suscite montre à quel point il s’est inscrit dans mon quotidien. 8h25, je suis en retard comme tous les matins cette semaine… Il n’est pas là, ce qui n’est pas exceptionnel mais ce qui l’est davantage, c’est que les petits tas de journaux gratuits qu’il prépare minutieusement chaque jour n’y sont pas non plus. « Excusez-moi, je suis en retard ! Servez-vous ! » m’a-t-il lancé l’autre jour alors que je le croisais en amont de son territoire. Il me surprend souvent, ici en évoquant la notion de temps et de ponctualité, celle que, contre toute attente, il n’a pas perdue. Il s’excuse, se sentant responsable d’une mission que je le soupçonne d’avoir inventée. Une question me brûle que je n’ose poser : est-il rémunéré pour ce travail ? D’autres fois, par sa propreté, ses vêtements changés, son rasage, ses cheveux régulièrement coupés, le fait qu’il ne réclame jamais rien, peut-être une cigarette par an… Jusqu’à son utilisation d’une carte bleue – je l’ai vu une fois à un guichet automatique, qui m’a paru insolite.

Où est-il ce matin ? Parfois des plaies sur le visage rappellent la dureté de la vie dans la rue. Et puis, il y a le froid et une espérance de vie diminuée. L’alcool. La police. Rarement une note plus optimiste, la possibilité d’une réinsertion, ne me vient à l’esprit. Et puis je l’oublie, pensant vaguement : « Bah ! Je le verrai lundi… »

Lundi 12 décembre

Il semble absorbé par la lecture du journal. Pourtant, il me voit et me tend les trois gratuits : « Punition, ma chère ! » « Merci ! » « Bon courage et bonne journée ! » « Bonne journée ! » « Merci ! »

« Punition, ma chère ! » Aussi insolite que puisse paraître la formule, par sa répétition elle est devenue familière donc banale. Une partie de l’art de D. s’y situe, art d’instaurer une relation qui peut sembler privilégiée à partir de phrases adressées indifféremment à des dizaines d’habitués, ces transhumants que nous sommes, qui empruntent les mêmes sentes chaque jour. Quand il m’interpelle par un « princesse », alors même que je ne me prends pas pour une et n’ai jamais rêvé de l’être, il provoque quelque chose en moi. Sans être naïve ou sensible à cette flatterie superficielle, à ce moment-là j’imagine pourtant, sensation étrange et ridicule, que c’est à moi et non aux dizaines d’autres qui le croiseront ce matin, qu’il réserve le qualificatif. Personne d’autre ne m’a jamais appelée princesse…

Il connaît tout le quartier, tout le quartier le connaît. Il suscite aussi des discours. J’échange à son propos avec O., S., V. Des bribes d’informations circulent, que je me garderai bien de révéler ici.

18h. Il fume en parlant à voix basse avec un homme.

Mardi 13 décembre

Je le trouve particulièrement rouge violacé, contraste violent avec le vert de la capuche de son sweat. Nous échangeons des salutations, je reçois les trois journaux gratuits.

Mercredi 14 décembre

Alors que cette chronique veut restituer l’ordinaire, fatalement la rédaction en modifie le cours. Je passe volontairement, chronique oblige, devant lui vers 14h30. Il est avec un homme à queue de cheval. Il se laisse pousser une barbe soigneusement entretenue, ce qui m’avait échappé hier. Nous nous saluons, il me fait remarquer que je n’ai pas eu mes journaux aujourd’hui. Il prend une mine désolée et s’excuse :

–          Il n’y en a que deux aujourd’hui.

Comme je ne comprends manifestement pas, il s’explique :

–          Je n’ai pas eu le 20 minutes, il n’y en avait plus.

Face à mon silence, il complète :

–          Il n’y en avait plus, je suis arrivé à la bourre !

–          Vous avez bien le droit !

L’homme qui l’accompagne observe amusé notre échange. Il s’interrompt toujours quand une connaissance vient à passer pour satisfaire à ces conversations. Ses compagnons n’interviennent alors jamais et respectent silencieux, amusés ou admiratifs ( ?) ces rituels, cette communication hors-normes.

Son histoire de journaux et de son retard à la distribution sème à nouveau le trouble : où, comment et pourquoi se les procure-t-il ? Mais je n’ose toujours pas poser de questions sur ce mystère.

–          A demain !

Vendredi 16 décembre

–          Trop tard, ma chère !

De quoi me parle-t-il ? Ne me tient-il pas en haleine chaque matin par l’insolite probable de sa conversation ? Son discours n’est pas toujours convenu comme ne l’est pas plus le fait de s’adresser chaque matin à des inconnus, qui finissent au demeurant par ne plus l’être ? Je m’arrête pour essayer de comprendre. Sans rien dire, ma mine suffit.

–          Les journaux, il n’y en a pas ce matin !

Je reste à nouveau interdite. Ah ! Oui ! Les journaux ! Je n’avais pas réalisé ! Il reprend :

–          Je suis arrivé 10 minutes trop tard, il n’y avait plus rien !

J’essaie d’imaginer comment fonctionne ce circuit de distribution dont j’ignore tout.

Philosophe, il ajoute :

–          Ma petite société est en péril !

Il le répète. Je poursuis mon chemin, croise deux mètres plus loin le gardien du marché qui, du coup, me salue aussi.

En écrivant ces quelques lignes, il me semble avoir déjà écrit sur lui, ce que me confirme une recherche rapide.

1er avril 2010

Aujourd’hui, il m’a parlé. Réellement parlé. Il était environ vingt heures, heure inhabituelle de passage pour moi. En général il est plus tôt, il chancelle souvent au milieu de la rue, hilare. Parfois, il éclate de rire en me voyant, moi ou une, un autre d’ailleurs. Jour après jour s’accumulent sur le sol les goupilles des canettes de bière qu’il absorbe pendant des heures, traces éphémères de sa présence, marques de son territoire. Pourquoi là, certes à proximité du marché couvert mais à l’écart de l’animation de la rue piétonne si proche ? Le soir, je traverse volontiers pour l’éviter, contraste violent avec la fascination matinale.

Au fil des mois, nous sommes devenus des inconnus familiers : nous nous saluons chaque matin alors que nous ne savons rien l’un de l’autre. Nous nous souhaitons une bonne journée. Parfois une quelconque considération sur le temps ou les travaux en cours dans la rue. Il m’intrigue chaque jour davantage, je savais que je finirais par écrire sur lui parce que le personnage m’émeut. Il n’est pas comme les autres, ceux que j’imagine, croise, observe, évite. Il est « décalé ». Je me contente du mot, le seul qui me vienne dans l’instant. J’ai différé mon projet d’écriture parce qu’Eric Chauvier a déjà écrit un récit « en creux » sur une mendiante. Je ne souhaitais pas effectuer une faible copie, aborder un sujet devenu commun puisqu’un autre anthropologue a publié un livre sur les SDF.

Il m’a parlé, chose que sans précipiter j’attendais sans doute avec patience. Dès lors, je m’extirpais de l’absence de relation verbale et pouvais me démarquer d’anthropologie, le livre d’Eric.

Dimanche 11 décembre 2011

Je n’avais pas le moindre souvenir du contenu de ce texte. Intention restée sans suite mais tapie dans un coin de mon esprit. Écrire sur D. m’embarrasse, d’abord parce que je le fais à son insu. Ensuite, parce que j’ai trop l’idée d’une enquête anthropologique. Je me prends à rêver de ce que serait un texte écrit par lui, une chronique de micro-événements, de répétitions, d’observations quotidiennes de personnes passant tous les jours… Bref, l’enquête que je ne pourrais moi-même jamais réaliser. Je refuse aussi les modifications de relation qu’impliquerait l’enquête.

Mon projet ici est tout autre : donner à D., même de manière éphémère, l’importance qu’il mérite lui qui n’est « rien » et devient un symbole, par sa capacité à se rendre visible à notre cécité.

M’effaçant devant ce personnage, je décide que la seule signature qui peut conclure ce texte est celle-ci : RIEN NON PLUS.

Colette Milhé

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2 commentaires pour Chroniques de l’ordinaire bordelais – Episode 1

  1. Perchais dit :

    Moi qui ne suis pas une anthropologue mais qui aime voir vivre la ville , j’ai bcp aimé ces deux aspects de la vie urbaine : deux écritures différentes, toutes les deux très précises, très descriptives mais qui laissent au lecteur le soin de prendre position….ou pas. Il faut poursuivre ces instantanés qui parlent de la vie d’aujourd’hui dans les quartiers tous si proches et si singuliers.

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