Comment je suis devenue anthropologue et occitane de Colette Milhé

Compte-rendu de Bernard Traimond

En 2004 a été traduit en français un livre de Michael Foot sur l’activité en France d’un des services secrets anglais durant l’occupation. L’originalité du livre reposait sur le fait qu’il constituait un livre d’histoire mais aussi un guide pour construire des réseaux d’espionnage en zone hostile. Le livre de Colette Milhé présente aussi un tel interface, il décrit des situations mais propose en même temps les moyens de les surmonter. Il constitue ainsi un guide pour la réalisation d’une thèse d’anthropologie parmi d’autres aspects.
Pour cela, l’auteure poursuit la perspective ouverte par Favret-Saada en 1976 – plus de trente ans déjà – poursuivie outre Atlantique par les anthropologues dits «post-modernes», par quelques « parisiens » (Althabe, Amselle, Bazin, Bensa, Claverie…) et enfin, par plusieurs Bordelais (Bertrand, Congoste, Chauvier, Doquet, Feynie, Jaujou…). Cette démarche repose sur trois exigences :
1 – L’extrême attention portée à la genèse et à la qualité des informations nées dans des interactions dont celles entre l’enquêteur et le locuteur.
2 – La volonté de faire du processus d’enquête un instrument de connaissance.
3 – Conséquence des deux paradigmes antérieurs : la prise en compte de la diversité des points de vue et des interactions entre les locuteurs et l’enquêteur.
S’appuyant sur les auteurs cités plus haut, Colette Milhé pousse aussi loin que possible les conséquences pratiques, épistémologiques et poétiques ouvertes par l’affirmation de ces paradigmes; elle utilise les acquis des divers auteurs invoqués pour déployer toutes les potentialités qu’ils ont ouvertes et qu’aujourd’hui, il devient possible d’exploiter.
Son sujet d’enquête, la faiblesse de l’occitanisme politique, est lui-même évanescent car les locuteurs sont très discrets sur cette question, qui elle-même, n’a guère de contenu tangible. Foucault nous l’avait dit : « La politique et l’économie ne sont des choses qui existent, ni des erreurs, ni des illusions, ni des idéologies » (Foucault, 2004 : 22). L’enquêtrice est donc amenée à interpréter les propos, à les recouper tout en restant extrêmement prudente tant elle rencontre de silences, secrets et mensonges (par omission en tout cas). Mais cela, c’est le sujet de sa thèse, celui de son livre est la genèse de cette recherche.

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Il a trouvé depuis la récente publication de l’ouvrage de Vincent Debaene (2010) le cadre insoupçonné d’une singulière configuration : les anthropologues français d’avant guerre – Griaule, Lévi-Strauss, Métraux, Soustelle… – avaient évidemment soutenu leur thèse, mais parallèlement, avaient écrit un « second livre » selon d’autres normes et avec d’autres objectifs. Non seulement, cette tradition a traversé l’Atlantique avec Rabinow, mais elle se perpétue aujourd’hui comme le montre l’autre livre de Colette Milhé, celui qu’elle vient de publier. A côté de sa thèse, en cours d’édition, elle a tenu un « journal » qui décrit les modalités de sa genèse. Utilisant les possibilités qu’offre aujourd’hui l’informatique, elle a noté sur son ordinateur, au fur et à mesure de leur émergence ses trouvailles, ses angoisses, ses difficultés, ses espoirs, ses échecs… classés en cinq rubriques. Elle nous présente ainsi le récit d’une thèse en train de se faire. Mais pour résoudre les diverses contradictions que ce projet présentait – articulation avec l’écrit principal, la thèse, la chronologie, la diversité des propos et des registres… – elle a dû concevoir de nouveaux modes d’écriture. Le texte publié qui multiplie les protagonistes, chacun jouant un rôle spécifique, se déploie sur plusieurs années avec cependant quelques idées fortes, les questions que la thèse doit résoudre. Ces remarques veulent donner à voir les tensions qui organisent le livre de C. Milhé et présentent l’ampleur des difficultés qu’elle a su résoudre.
Elle arrive ainsi à nous présenter simultanément l’élaboration d’une thèse, des enquêtes à la rédaction (sujet que beaucoup d’entre nous connaissent même s’il est toujours occulté dans les publications), l’évolution de ses relations avec les locuteurs sur lesquels porte la recherche mais aussi avec son propre entourage. Le passage des uns aux autres, les empiètements des uns sur les autres, fournissent la matière de son livre. C. Milhé nous donne à voir les sinueux chemins entre l’objet d’étude – des personnes parlant et agissant – et le compte-rendu écrit des relations établies avec eux et avec l’entourage, le séminaire mensuel par exemple et les relations personnelles qu’il contribue à établir. Apparaissent donc des personnages désignés par leur nom et plusieurs anonymes qui chacun à leur manière, participent à l’élaboration de la thèse.

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Comme toute recherche, celle de C. Milhé doit imaginer des médiations pour essayer d’effectuer sans trop de casse (sans trop de pertes d’informations entre autres) le « saut périlleux » entre les pratiques et l’écrit qui cherche à les exprimer.
Pour cela, C. Milhé affine les instruments antérieurement utilisés. Favret-Saada proposait-elle trois points de vue (victimes, sorcière, ensorcelée) ? Elle en présente au moins une douzaine. Chauvier pose-t-il quelques situations d’interaction ? C. Milhé les multiplie… Ce dernier imagine-t-il des procédés poétiques ? Elle en conçoit d’encore plus sophistiqués.
Cette complication extrême du compte-rendu de l’enquête pourrait conduire à un tableau impressionniste où les détails cacheraient l’ensemble, à une accumulation d’informations hétéroclites ou encore à un « journal » égocentrique dont la seule unité repose sur l’auteur et la chronologie. Pour échapper à ces risques, Colette Milhé utilise une poétique très sophistiquée et surtout nouvelle. Elle utilise pour cela trois instruments :
– Son texte se donne l’apparence d’une chronique rythmée par les dates comme le fait Chauvier sauf qu’elle écarte toute continuité temporelle car le lecteur ne peut la suivre.
– Ensuite, elle casse cette apparente simplicité par les cinq thèmes successifs – le choix du sujet, le statut de l’anthropologue, les relations avec les locuteurs, les moyens de recherche, l’écriture – qui organisent les parties de son livre.
– Et surtout, elle introduit une dimension supplémentaire (et originale) en rectifiant chaque fois, chacune des relations présentées. Le lecteur se trouve ainsi devant une situation en mouvement, un compte-rendu en train de se faire parfois contradictoire. L’anthropologue met le lecteur dans la situation du chercheur qui enquête et rencontre des situations qu’il n’a jamais imaginées.

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Les conséquences de ces démarches et de cette écriture conduisent à sinon un renouvellement (les auteurs cités plus haut l’ont entamé) du moins à une puissante avancée de l’anthropologie.
Les propos des locuteurs deviennent avec évidence des informations discutables (les historiens nous l’ont appris) mais qui relèvent en outre, de plusieurs lectures possibles, certaines presque assurées mais d’autres plus aléatoires. L’enquêteur et aussi le lecteur se trouvent ainsi devant des informations hiérarchisées de la plus crédible à la plus discutable et dans des situations qui laissent la place aux contingences. L’avenir n’est jamais donné d’autant que le présent est déjà incertain.
L’enquêteur devient alors le révélateur de la réalité car il fait naître, organise et interprète des informations fugaces et hésitantes. Il n’est évidemment pas l’objet de la recherche mais son inéluctable truchement, le témoin par lequel passe toute information. Le minimum d’exigence l’oblige à chaque fois préciser sa place dans l’interaction qui fait naître l’information. Il n’y a là aucun narcissisme comme le verrait une lecture grossière mais la nécessité impérative de rendre compte de la genèse des paroles invoquées, celles des acteurs et des témoins mais aussi des siennes dans la situation d’observation. Occulter la place de l’enquêteur conduit à des travaux pauvres, des affirmations sans preuve, des problématiques imposées et des catégories préconstruites : à des textes non critiques. L’accès au réel, l’objet de l’enquête, exige donc la définition de la présence du chercheur dans le compte-rendu de l’enquête. C. Milhé se situe dans ce que De Certeau appelle la tradition hétérologique (De Certeau, 2005 : 250) qu’il fait remonter à Hérodote. Elle utilise les documents des autres sur les autres et les sépare de ses propres témoignages. Même s’il n’en constitue pas l’objet, l’enquêteur est inévitablement présent tout au long de l’enquête et de son compte-rendu selon la facette que suscite la situation du moment. Elle doit donc être chaque fois précisée afin de comprendre les propos exprimés par le locuteur.
Ces évidentes constatations réclament des formes d’écritures adéquates, l’utilisation du « je » évidemment, mais aussi la mise en place de ce qui a pu être appelé le style sceptique. Celui-ci peut évidemment prendre des formes diverses. Foglia (2005) montrait que Montaigne cassait ses phrases par ce qu’il appelle des rebonds pour échapper aux sentences inéluctablement dogmatiques telles que les présentaient les stoïciens. De son côté, C.Milhé fractionne son propos en une succession de paragraphes datés qui peuvent s’opposer entre eux mais dans tous les cas se distinguent les uns des autres. Il n’y a pas une constatation mais des facettes parfois contradictoires d’un même objet. « Cent-quinze années de prose assurée et d’innocence littéraire c’est trop » écrivait Geertz.

Colette Milhé réclame que l’abandon de ces certitudes s’adresse non seulement à l’écriture mais aussi aux autres aspects du métier d’anthropologue, en particulier les diverses phases de l’enquête. Elle nous propose une série de solutions qu’il convient d’assimiler pour pouvoir les dépasser afin d’aller encore plus loin. Elle nous trace un chemin particulièrement novateur pour l’anthropologie de demain.

Lormont, Le bord de l’eau, Des mondes ordinaires, 2011. 275 p. 22 euros.

http://www.larepubliquedespyrenees.fr/2011/09/05/anthropologue-et-occitane,209209.php

Bibliographie

DEBAENE, Vincent, L’adieu au voyage, Paris, Gallimard, 2010.
DE CERTEAU, Michel, Le lieu de l’autre. Histoire religieuse et mystique, Paris, Gallimard Seuil, Hautes Etudes, 2005.
FOGLIA, Marc, « Existe-t-il un style sceptique ? Ecriture et pensée du rebond chez Montaigne », Journées « l’écriture philosophique », Reims, 2005.
FOOT, R.D. Michael, Des Anglais dans la résistance. Le Service Secret Britannique d’Action, SOE en France 1940-1944, Paris, Taillandier, 2004.
FOUCAULT, Michel, Naissance de la biopolitique, Paris, Gallimard Seuil, Hautes études, 2004.

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