Bernard Traimond, Penser la servitude volontaire. Entretien avec l’auteur

Le 4ème de couverture 

En présentant cinq expériences successives qu’a rencontrées et/ou effectuées Gérard Althabe (1932-2004), Bernard Traimond cherche à conserver autant que faire se peut toute l’ampleur de sa pensée sans cependant en cacher les limites. Elles constituent des étapes qu’il a parcourues – sans en suivre ni la logique, ni la chronologie – pour affiner et préciser ses recherches. Chaque expérience ouvre de nouvelles possibilités qu’exploite la suivante. En fin de parcours, j’espère avoir fait entrer le lecteur dans le labyrinthe des débats anthropologiques actuels, en gardant leurs richesses tout en enlevant une partie de leur complexité.

Il ne s’agit donc pas de réaliser une hagiographie (inutile) mais de montrer l’ampleur des recherches de Gérard Althabe afin de les dépasser au plus vite. Pour cela, il est urgent d’installer son œuvre à la place qu’elle mérite. Ce livre veut donc montrer la force, l’originalité et la fécondité de démarches et travaux que jusqu’ici peu ont su lire, ou en tout cas, utiliser.

Collection Des Mondes Ordinaires

Sortie le 16 janvier 2012

Format : 13 x 20
230 pages
ISBN : 978-2-35687-155-8
Prix de vente public :
20 € TTC

L’auteur

Bernard Traimond est professeur émérite d’anthropologie à l’Université Victor Segalen Bordeaux 2. Il a publié Le pouvoir de la maladie. Magie et politique dans les Landes de Gascogne, 1750-1826, (PUB, 1989), Les fêtes du taureau. Essai d’ethnologie historique (AA éditions, 1996), Vérités en quête d’auteurs. Essai sur la critique des sources en anthropologie (William Blake and C°, 2000), Une cause nationale : l’orthographe française. Eloge de l’inconstance (PUF, 2001), La mise à jour. Introduction à l’ethnopragmatique, (PUB, 2004), L’anthropologie à l’époque de l’enregistreur de paroles (William Blake and C°, 2008), et L’économie n’existe pas, (Le Bord de L’eau, 2011).

Entretien avec l’auteur, Bernard Traimond

Pourquoi ce titre ?

J’avais débuté les entretiens avec Gérard Althabe par une citation de Montaigne disant que La Boétie avait conçu sa Servitude volontaire par opposition, pour dire Non ! Il me semblait que cela poseraient nos conversations à un certain niveau, ce qu’il voulait lui aussi. Je ne savais pas qu’il considérait ce texte comme essentiel et qu’il ne cesse de l’invoquer à l’écrit et l’oral. Cette formule présentait bien le projet politique et scientifique d’Althabe.

Pourquoi ce livre ?

Comme je le dis dans l’avant-propos, Althabe m’avait proposé de faire un livre ensemble tant nos accords étaient nombreux lors de la thèse de Michel Feynie. Quand je l’ai sollicité à l’automne il avait entrepris un travail biographique avec Rémi Hess qui était proche de son ami d’enfance René Lourau. Lors de la thèse d’Anne Both, le projet a été repris et nous avons eu quatre entretiens dont deux enregistrés entre janvier et mai 2004. Il n’en restait qu’un que je devais réaliser avant l’été. Son décès me laissait avec des propos délicats à utiliser car je pouvais difficilement séparer ce qui devait être publié de ce qui devait rester privé. La solution a été de ne plus faire un livre avec Althabe mais sur Althabe au moyen des entretiens et de ses écrits.

C’est l’anthropologie d’un anthropologue ?

C’est en effet une anthropologie d’un anthropologue ce que signifie deux choses. La première s’inscrit dans la tradition de Tuhami de Crapanzano qui se donne comme objet d’étude une seule personne. Plusieurs historiens et anthropologues ont illustré cette veine, Ginzburg, Agulhon, Pouillon, Valensi… La seconde concerne la démarche et les matériaux utilisés, entretiens et écrits.

Que veux-tu montrer ?

 Je veux souligner la « besogne » d’un anthropologue,  de l’enquête à son compte rendu, mais aussi les débats que soulève actuellement ce type d’activité. Althabe devient alors le sujet idéal car il a suivi un parcours singulier, bourse au Cameroun, ORSTOM, EHESS… mais aussi Congo, Madagascar, Nantes, Paris, Roumanie, Argentine… A chaque lieu, il a appliqué la même démarche, immersion avec ses locuteurs, refus de l’imposition de toute théorie, écoute des propos des locuteurs… A contre courant, Althabe avait conçu une anthropologie qui annonçait les meilleurs travaux américains, sans qu’il s’en rende compte comme me le dit Abélès. Avec lui, nous rencontrons les grands débats de l’anthropologie actuelle.

En quoi Althabe était-il original ?

Il s’appuyait sur une série de « paradigmes », comme il est à la mode de dire, en opposition avec le formalisme en vigueur dans les années 60. En veux-tu quelques uns ?

–          S’intéresser au détail des paroles des locuteurs et au contexte dans lequel elles ont été exprimées.

–          Etablir une continuité entre les paroles enregistrées et les écrits du chercheur.

–          Faire du processus d’enquête un instrument de connaissance.

–          Multiplier les médiations entre les pratiques et le texte académique…

Cela peu de collègues l’affirmaient en 1972 quand Maspero a publié Oppression et libération dans l’imaginaire, alors que c’est devenu des banalités de par le monde.

Tu as évoqué ta proximité mais as-tu aussi des désaccords avec Althabe ?

 Oui, nécessairement, surtout avec l’idée de totalité. Il pensait – comme Sartre – que tout discours et toute conduite avaient une cohérence non seulement parce que l’acteur la recherchait, ça c’est vrai, mais aussi parce que le monde social est cohérent, ce qui me semble faux. Malheureusement, ce n’est qu’en rédigeant le livre que j’ai pris conscience de cette divergence dont nous aurions dû discuter. Je ne suis pas sûr qu’il se soit campé sur sa position, sa pensée était aussi souple que ses convictions fermes.

Qu’entends-tu par dépasser la pensée d’Althabe ?

Simplement, les découvertes scientifiques ne sont pas éternelles et ne restent crédibles et utilisables que durant une certaine période. Ensuite de nouvelles arrivent et s’imposent. J’ai le sentiment qu’il en sera de même d’Althabe mais en attendant, son œuvre constitue depuis 40 ans une des plus pertinentes et des plus fécondes qui soient. Prenons la question du « politique ». Comment en faire un objet anthropologique alors que la politique se déploie sur une scène nationale alors que l’enquêteur n’effectue que des micro-enquêtes auprès de quelques locuteurs ? La solution se trouve entière dans Les fleurs du Congo. Althabe propose des médiations, l’édification idéologique en particulier, réhabilite la vieille image du théâtre idéologique et ainsi montre que les militants agissent en conformité avec des images nationales partagées par d’autres dans tout le pays. D’un manifeste il tire une analyse de la situation politique du Congo. Qui l’a mieux fait depuis, sinon Geertz et son Negara mais de façon plus rudimentaire. Althabe est un modèle encore inégalé en tout cas en anthropologie politique.

Propos recueillis par Antropologia le 7 décembre 2011

 

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