Compte rendu de lecture : Lingua franca, de Jocelyne DAKHLIA

Lingua franca, de Jocelyne DAKHLIA, Arles, Actes Sud, 2008.

par Bernard Traimond

             Nous pensons les langues et nos façons de les utiliser selon des catégories et des mécanismes précis, admis par tous, qui ont été formulés de façon particulièrement claire au XVIIème siècle par Leibniz. Ils nous sont d’autant plus familiers qu’ils sont encore actuellement les nôtres. Les langues qui se déploient sur des territoires nationaux, pensons-nous, peuvent être altérées par des influences venues de l’extérieur mais aussi par celles du vulgaire. L’anglais et l’argot constituent les dangers dans lesquels il faut éviter de tomber. Nous devons veiller à ne pas appauvrir notre langue au nom du purisme, tout en la défendant contre les influences étrangères. Voilà grossièrement présenté ce système que nous pensons tous comme évident et, qu’entre autres, Leibniz a présenté dans trois essais publiés entre 1679 et 1710 et édités aujourd’hui sous le titre L’harmonie des langues (2000). Nous avons le sentiment que ces propositions relèvent du simple bon sens, de constatations que nous pouvons quotidiennement vérifier en incluant nos observations dans ce schéma ou, à l’inverse, en considérant que telle langue doit fonctionner ainsi. La grille de classement des observations devient alors un guide prescriptif.

           Elle pose pourtant en cachette quelques paradigmes faciles à expliciter :

1 – Le lien naturel entre une langue et un territoire qui dessine des limites relativement étanches qui correspondent aux frontières politiques. Le nationalisme européen du XIXème siècle exigeait pour chaque langue un pays et la colonisation, selon cette même règle a conçu les ethnies (Amselle).

2 – Chaque langue constitue un système organique qui affirme sa cohérence. Son altération par le mélange avec d’autres, dans les créoles par exemple, ou sa dégénérescence en patois conduisent à son éclatement, sa mort.

3 – Leur permanence relative au cours du temps résulte de leur structure qui se maintient malgré quelques variations qui n’altèrent pas son noyau invariant. Ainsi peut être établie une généalogie, ce que fait la philologie, qui nous fait remonter le temps. Elle permet de suivre les transformations mais aussi le lien avec quelques langues mères (latin pour les langues romanes, indo-européen plus avant) selon le schéma de la tour de Babel.

4 – Il devient alors possible d’imaginer un faible nombre de langues initiales qui ont éclaté par la suite en se diversifiant, permet d’établir des familles de langues comme l’indo-européenne.

5 – Conséquence de cette taxinomie, les langues se transforment ou disparaissent, elles ne se créent pas.

Ce système constitue la grille que nous utilisons dès que nous parlons d’une langue et que nous la mettons en pratique en particulier dans les mécanismes de transmission qui doivent perpétuer le « bon usage » et la langue correcte. L’ennemi est le baragoin, « langage où les sons des mots sont tellement altérés, qu’ils deviennent inintelligibles » (Littré) et le patois qui était « jadis un dialecte » (Littré). Il n’est pas difficile de donner les auteurs qui ont illustré ces conceptions sous diverses formes, en Allemagne (von Humbolt, Schleiermacher…) ou en France (De Gourmont…) renforçant par la répétition et l’approfondissement l’autorité du système. En développant les paradigmes définis plus haut, chacun de ces auteurs et beaucoup d’autres, ont donné l’illusion de leur fécondité mais ont aussi contribué à les imposer.

L’ouvrage de Jocelyne Dakhlia, Lingua franca met à mal l’ensemble de ce dispositif. Il étudie une langue signalée à la Renaissance et disparue au milieu de XIXème siècle en Méditerranée. Son espace n’est donc pas un pays, une terre, mais une mer dont elle a toutes les inconstances.

D’autant que la façon dont Jocelyne Dakhlia enquête ne consiste pas à établir un corpus avec ses diversités dialectales, un dictionnaire et une grammaire comme le font habituellement les linguistes, mais au contraire, en historienne, elle utilise tous les documents qui évoquent cette lingua franca d’une façon ou d’une autre. Sans le dire, elle commence par également invalider la démarche par corpus dont l’établissement pose en cachette, ce qui prétend être montré ensuite. Cette façon de travailler consiste en effet à poser naïvement des limites – un document est inclus ou exclu du corpus au nom d’a priori cachés ou inconscients – qui servent ensuite à définir l’objet d’étude : par ce moyen le chercheur pose au départ ce qu’il affirme démontrer ensuite. D’une tautologie, il croit faire une preuve. C’est évidemment la faute épistémologique dans laquelle tombe toute utilisation naïve de tout corpus, et ce dans tous les domaines. Commencer par établir la grammaire et le dictionnaire d’une langue – quels que soient les évidents intérêts de ce type de documents – sans se préoccuper des conditions de son exercice, la fige dans des cadres imposés et des catégories préconstruites, la transforme en chose.

Jocelyne Dakhlia évite évidemment de tels pièges et multiplie les informations sur les usages de la lingua franca, l’espace où elle se déploie, les milieux qui la connaissent et les conditions de son exercice. Cette quête encyclopédique rappelle constamment les limites des sources utilisées pour montrer qu’il ne s’agit pas d’un objet pétrifié comme le supposent grammaires et dictionnaires mais d’activités sociales mouvantes, fugitives, évanescentes. Nous n’accédons jamais à un objet caractérisé mais seulement aux impacts qu’il produit dans les entrevues des diplomates, les récits des voyageurs ou les relations des acteurs. Voilà une nouvelle forme de l’ « enquête en creux » telle que l’ont mise en œuvre des historiens (Ginzburg, Corbin, Agulhon, Valensi…) et des anthropologues (Chauvier). L’objet étudié apparaît par les traces qu’il a pu laisser ou seulement par leur absence.

Un objet évanescent et une démarche réflective ne peuvent que donner des résultats nouveaux, mais surtout, la recherche, par sa réussite, met à terre notre dispositif d’appréhension des langues, de leur connaissance, de leur transmission et de leur exercice. Tout le dispositif exprimé au XVIIème siècle par Leibniz s’effondre.

1 – Une langue n’est pas liée à un territoire mais erre dans différents lieux où elle peut surgir mais aussi disparaître et même se dissoudre. Une langue est un nuage poussé par des vents changeants.

2 – Une langue n’est qu’un mélange incertain et fluctuant de règles flottantes et de mots approximatifs. Des emprunts innombrables et hétéroclites la transforment sans cesse et modifient des pans entiers de son économie.

3 – Il est cependant possible d’essayer de suivre un mot ou une règle dans son parcours et son histoire, trouver un son ou un mot occitan ou arabe, repérer leurs associations et reconstituer dans une certaine mesure leurs évolutions.

4 – Une langue peut disparaître mais aussi naître, surgir partout de presque rien.

5 – Les « branchements » réalisés sont d’un tel arbitraire et d’une telle absurdité que comme toujours, il est évidemment ridicule de risquer la moindre prévision sur l’évolution d’une langue ou son apparition.

Ainsi, par l’examen d’une langue disparue Jocelyne Dakhlia nous propose une révolution dans l’étude et l’appréhension de toutes les autres. Elle ne cherche pas à accéder immédiatement à elles dans la précipitation au moyen d’instruments préconstruits comme la grammaire et le dictionnaire, mais choisit d’enquêter laborieusement sur ses usages, les mécanismes de sa transmission, de sa naissance et de sa disparition. Les résultats restent discutables avec des documents lacunaires et des interprétations hésitantes. Mais n’est-ce pas la condition de toute recherche exigeante et crédible ? Jocelyne Dakhlia ne fait que rencontrer à propos d’une langue les difficultés de toute enquête anthropologique et/ou historique sérieuse. Sa force est de mettre cette épistémologie exigeante au service de l’examen d’une langue alors que dans ce domaine le psittacisme est de règle au moins dans les instruments mis en place. En conséquence, cette enquête circonstanciée devient un modèle qui rencontre les mêmes difficultés que toutes celles qui osent s’écarter de la « reproduction pompeuse de maîtres reconnus ».

Ainsi, le travail de Jocelyne Dakhlia nous permet de constater une fois encore ce que nous savions pour d’autres domaines : non seulement les descriptions deviennent des prescriptions mais plus encore, comme l’objet examiné résulte de la façon de l’observer, les langues sont devenues le résultat d’une grammaire, d’un dictionnaire, voire d’une orthographe. Les deux formes de recueil déterminent l’image que nous en avons, une partie des usages que nous en faisons et l’instrument de leur apprentissage. Jocelyne Dakhlia met également à mal cette façon d’étudier les langues qui veulent ignorer l’essentiel, leur exercice. C’est principalement l’examen de la pratique des langues qui peut nous montrer leur réalité.

Désormais, les langues ne peuvent plus s’étudier selon les procédures issues au moins de la Renaissance mais surtout, leur exercice et leur transmission doivent enfin sortir de ces schémas préconstruits. La grammaire et le dictionnaire posent sur la langue qu’ils présentent un point de vue et des manières de l’examiner qui occultent toutes les autres. Or les langues sont d’abord et principalement faites de situations, de locuteurs et de relations. Seul l’examen de ces conditions d’exercice peut amener à comprendre leur disparition mais aussi leurs naissances. Pas plus que l’origine des êtres humains, elles ne peuvent être comprises selon les mythes bibliques.

Bibliographie sommaire

DAKHLIA, Jocelyne, Lingua franca, Arles, Actes Sud, 2008.

GOURMONT, Rémy de, Esthétique de la langue française, Paris, Mercure de France, 1923.

HUMBOLDT, Wilhelm von, Sur le caractère national des langues, Paris, Le Seuil, points, 2000.

LEIBNITZ, G. W., L’harmonie des langues, Paris, Le Seuil, Points, Essais, 2000.

SCHLEIERMACHER, Friedrich, Des différentes méthodes de traduire, Paris, Le Seuil, points, 1999.

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