Congrès AFEA Colette Milhé

Une autre écriture de l’anthropologie est-elle possible ? Tergiversations autour d’un projet d’écriture : Comment je suis devenue anthropologue et occitane ?

Colette Milhé

Comment devient-on anthropologue ? D’abord en enquêtant. C’est dans la confrontation à l’autre, dans ce qu’il est, dans ce que nous sommes, que se construisent des savoirs et des savoir-faire, que surgissent des problèmes à résoudre, des questions à explorer, parfois à dépasser.

On devient ensuite anthropologue en passant au texte. Comment alors restituer l’enquête sans renoncer à cet élément essentiel : sa « vie » ? Les notes qui suivent, rédigées entre 2003 et 2010, accompagnèrent l’élaboration d’un journal de recherche et une réflexion sur la difficulté à (réconcilier texte académique et journal. Le désordre qui régit ces notes traduit à la fois l’effervescence d’alors mais aussi la persistance d’une préoccupation et la quête de solutions dans une recherche en cours…

Le texte final gomme tout ce tâtonnement et écrase la dimension temporelle dans une écriture assurée et définitive. C’est tout ce qui est ainsi perdu que cherche au contraire à restituer ce texte. Il est en quelque sorte l’atelier ou l’arrière boutique, la face cachée d’une thèse soutenue en 2008, qui traitait de la faiblesse de l’occitanisme politique, précédée d’un DEA sur l’occitanisme politique et l’occitanisme culturel (2003). Qualifié de manière un peu générale de « journal de recherche », il est plusieurs choses à la fois. Commençons par son histoire.

En 2003, les réactions suscitées par la réception de mon mémoire de DEA me surprennent. J’écris alors un texte à usage strictement personnel pour consigner mes réflexions. Un texte exutoire donc. Ce passage par l’écriture me permettait de structurer ma pensée, de l’exprimer, de la réélaborer… Très vite, j’ai décidé donc que ce journal serait un outil qui me permettrait de réfléchir aux questions, problèmes et « événements » qui surgissaient. L’idée de dater chacune de mes interventions est apparue pour saisir la dimension temporelle et la construction d’une pensée qui se réélabore en permanence. Le texte est alors devenu également l’histoire d’une enquête.

Ce texte pour soi a ainsi été rédigé pendant quatre années, jusqu’à ce que je le montre à mon directeur de thèse et le présente en séminaire. Reçu avec beaucoup d’enthousiasme, il a totalement changé de statut : on ne rédige pas de la même manière un journal intime où tout est permis et tout peut être écrit et un texte « public » qui implique parfois une autocensure, mais surtout d’expliciter pour l’autre ce qui, évident, n’a pas besoin de l’être pour soi.

Journal de recherche, il est aussi entrelacs de hors-textes : il accompagne la thèse où en apparaissent certains fragments. Sa lecture pourra sembler complexe parce que justement il est le contraire d’un écrit final, lissé, policé. Son ambition était justement de saisir une dynamique, un processus de construction qui ne s’achève d’ailleurs jamais : quand sa publication a été envisagée, en 2010, sa relecture a engendré de nouvelles interventions. Les rencontres avec mes interlocuteurs, les interactions avec d’autres anthropologues, l’influence de mes lectures y sont le plus fidèlement possible restituées. Si l’auteur signe seul, son travail est cependant d’abord collectif.

Chantier, journal, historique, ce texte soulève également quelques questions épistémologiques et se veut une réflexion sur la pratique de l’anthropologie et le positionnement de l’anthropologue dans la discipline.

[novembre 2006]

S’il faut affirmer la place centrale du contexte et la singularité du travail d’un anthropologue, il n’est pas d’usage, dans un écrit académique, d’exposer longuement et de façon explicite de quelle manière le chercheur a été partie prenante dans l’interaction, que cela soit par ses questions, sa façon de les amener, sa présence, ses caractéristiques, ou encore par son cheminement personnel, parsemé de questions quant à son rôle, à ses « responsabilités »…

Mis à part Favret-Saada ou Chauvier, parties intégrantes de leur objet d’étude même, d’autres illustres exemples, Lévi-Strauss (Tristes tropiques), Leiris (L’Afrique fantôme), Malinowski avec son journal (pas destiné à la publication) ou encore Barley interrogent cette relation mais dans des ouvrages qui ne sont justement pas, à proprement parler, académiques.

Le présent texte a connu des statuts différents : d’abord journal « intime » de recherche, puis donné à lire, il aurait pu figurer dans ma thèse d’anthropologie pour introduire, ou plutôt éclairer ma recherche. Les préoccupations qu’il révèle démystifient en effet le « froid » compte-rendu du travail de terrain. La norme académique requiert un « produit fini », qui gomme un peu toute la dimension laborieuse et la difficulté de son élaboration; alors la rhétorique légitimante du « j’y étais », et la qualité de l’écriture qui restitue l’expérience, étudiées de manière si convaincante par C.Geertz (1996) et J.Clifford (1996) suffisent souvent en elles-mêmes. M.Augé (2006 : 57) écrit :

Auteur, l’anthropologue signe. Il signe et, ce faisant, cautionne une expérience, une analyse et des hypothèses. C’est parce qu’il signe qu’il est crédible, étant entendu que le rapport à la vérité n’est pas de même nature lorsqu’on raconte une expérience, lorsqu’on élabore une analyse, ou lorsqu’on propose des hypothèses.

Plus l’anthropologue s’engage comme auteur, plus il ‘‘écrit’’ en somme (je veux dire : plus on peut, dans son écriture, percevoir l’écho d’un ton et d’une subjectivité), plus on peut être assuré qu’il échappe aux travers de la routine et de l’ethnocentrisme stéréotypé.

Même s’il indique ensuite que l’auteur explicite les conditions de son travail d’observation, de recueil des données et d’interprétation, c’est grâce aux indices parsemés dans son texte et donc de manière implicite que le lecteur pourra saisir le contexte et la place de l’enquêteur sur son terrain. Sans nier la liberté et la finesse du lecteur, on peut considérer qu’il est aussi possible de lui donner des éléments plus explicites.

J’ai souhaité aborder ma recherche d’abord comme une dynamique et un processus de construction, dont il m’a semblé important de révéler les étapes et les conditions de réalisation.

Le passage du singulier au global ne peut en effet être mené à bien qu’au terme d’un travail de décontextualisation qui extrait arbitrairement les faits sociaux des contingences dont ils sont pourtant indissociables. Ce déni du réel historique immédiat est d’autant plus paradoxal en l’occurrence que l’expérience de terrain s’affiche comme une démarche essentielle de démystification. Mais force est de constater que le discours d’allure réaliste du ‘‘j’y étais’’ n’aboutit que rarement à une chronique de ce qui ‘‘s’y’’ est vraiment passé.  .

Bensa (2006 : 9-10) met l’accent lui aussi sur ce décalage entre l’expérience de terrain et l’écrit qui en découle et s’en dégage. Il évoque l’idée d’une chronique. J’ai exploré « la piste chronologique » au commencement de ce texte, en 2003 mais cette forme ne correspondait guère aux objectifs de celui-ci : elle éloignait dans l’espace (des pages qui s’accumulaient) la dimension temporelle, rendant difficile la lecture. Très vite, il a donc fallu le réorganiser de façon thématique afin de mieux saisir les strates de l’élaboration de réponses, toujours en évolution, à des questions inhérentes à la pratique du terrain. L’outil informatique rend possible une telle structuration : il autorise des interventions au cœur du texte. Chacune de celles-ci a été datée et autant que possible contextualisée : qu’est-ce qui a permis ce complément ou cette réélaboration de la réflexion, la révision d’un jugement ? [Ajout du 31 mars 2007 J’ai montré il y a un mois ce texte. Des conseils prodigués alors par un anthropologue m’ont conduite à modifier mes interventions : appelées « ajouts » jusqu’à présent, certaines vont devenir « suppressions » mais, dans l’esprit de ce texte, j’ai souhaité en garder trace.] L’idée de « traces » me plait d’ailleurs assez. La démarche me semble de plus intéressante dans la mesure où elle n’est pas un retour a posteriori sur des années de pratique du terrain mais saisit comment s’élaborent, dans l’apprentissage, des  compétences professionnelles.

Les définitions en terme de chronique ou de journal de terrain ne me conviennent pas vraiment car elles conservent une certaine dimension évènementielle et évincent le décalage fréquent entre un thème qui m’intéressera aujourd’hui et se nourrira d’une ou de plusieurs expériences passées qui n’avaient pas retenu mon attention sous cet angle-là. Il ne s’agit pas non plus à proprement parler de notes de terrain, écrites après chaque rencontre, chaque manifestation à laquelle j’ai assisté ou participé mais plutôt d’une réflexion globale, inscrite dans le temps, sur mon travail de terrain.

La thèse aurait été autre si le journal n’avait pas existé. Outre l’immense plaisir procuré par sa rédaction, il a généré un effort de réflexivité qui a nourri la pratique : porter un regard critique sur ce que l’on fait amène peut-être à franchir une certaine frontière, laisse moins de place au hasard, impose une rigueur autre. Pour en revenir à l’enthousiasme qui m’anime quand je l’écris, je le mettrais en regard avec le conformisme qui me fait rédiger une thèse dans le respect des règles académiques ou de la représentation que je peux en avoir. Becker (2004) fustige d’ailleurs ce conformisme des étudiants qui ne s’autorisent à se départir de ces règles réelles ou imaginées qu’après leur doctorat. Mon incapacité, qui n’a donc rien d’original, à réconcilier les deux écritures pose question. L’écriture de ce texte m’amène en quelque sort à porter un regard critique sur ce que l’académisme me conduit à faire (taire) : un effacement du chercheur devant « la science », la présentation [ suppression du 31 mars 2007 de « semblant d’objectivité » : sur conseil d’un anthropologue qui m’a facilement convaincue que l’on tendait le plus possible vers celle-ci, le terme de « semblant » faisant penser à une « arnaque »)] d’une « objectivité » qui masquerait la « subjectivité » forcément présente de l’humain qui enquête et écrit. Mes remarques sont aussi des tentatives pour expliquer finalement cet échec à restituer ma présence dans l’enquête. Il tient sans doute pour une large part à la nature même de mon objet d’étude : l’occitanisme politique. Alors que J.Favret-Saada est « prise » ou qu’E.Chauvier, qui enquête sur le langage ordinaire d’une famille : la sienne, ne peuvent « disparaître » en tant qu’ « observateurs distanciés » : la distance n’existant pas (plus), leur présence dans l’enquête, du coup, fait sens et devient légitime. Précurseurs, ils ont fait volé en éclat un dualisme stérile : objectivité/ subjectivité qui en sous-tend un autre : le vrai contre le faux.

Je n’ai pas su quant à moi dissoudre la distance entre mes deux textes qui n’avaient pas, me semblait-il, le même objet et ne pouvaient donc pas « converger ». Mais les deux exemples cités tirent tellement leur force de cette présence si particulière, cette insertion extrême dans leur terrain, qu’il apparaît important de donner une place de choix à tout ce qui fait l’enquête. La solution proposée par M.Augé est insatisfaisante : quelques bribes implicites ne peuvent pas restituer toute la richesse des interrogations et de la présence singulière sur le terrain. Le problème devient technique : quelle manière d’écrire peut unifier deux types d’objectifs si divergents : quelles questions disciplinaires et méthodologiques, pratiques et éthiques, émergent lors de l’interaction et comment comprendre l’absence d’occitanisme politique ? Les illustres précurseurs évoqués plus haut n’ont pas résolu ce dilemme : ils ont produit deux types d’écrits nettement séparés : des livres académiques qui restituaient le travail d’enquête, des écrits plus « personnels » ou réflexifs qui ont eu quelque succès parce qu’émanant de chercheurs établis, dont il devenait intéressant de connaître les manières de faire. Ce n’est pas faire de la « pédagogie » du travail de terrain qui m’intéresse mais donner un outil d’évaluation supplémentaire de mon travail, ici démystifié. Intervient aussi et de manière non négligeable une dimension collective. Je travaille à Bordeaux avec un groupe d’anthropologues qui a une démarche réflexive sur la pratique de l’anthropologie, sans qui je ne me serais certainement pas posé bon nombre de questions, et qui m’a donné des orientations théoriques spécifiques. Ce texte est donc une émanation directe de cette appartenance dont il est le témoignage.]

[ Ajout du 6 février 2010 Favret-Saada et Chauvier ont non seulement fait voler en éclat le dualisme objectivité/subjectivité mais ils lui ont aussi substitué une notion plus féconde, celle de point de vue. Le « regard distancié » n’est-il pas avant tout l’illusion de l’effacement de l’anthropologue qui restituerait le point de vue de l’autre ? Son autorité en découlerait tout naturellement. Cela masquerait qu’au fond, quoi qu’il en soit, il écrit au nom de l’autre, avec la prétention d’être doté de vertus exceptionnelles qui lui permettraient de s’effacer, lui, son histoire, ses représentations…, de s’oublier en somme, pour entrer dans la vie, le discours, les pratiques de ses enquêtés et, par sa clairvoyance, finalement, d’être capable d’en parler mieux qu’eux. Pire, il publie. Même quand il est anthropologue indigène, il trahit plus ou moins car, ce faisant, il a non seulement le dernier mot mais en plus il porte un regard critique sur ses enquêtés, interprète d’une manière qui ne leur conviendra pas forcément et le livre les réduit au silence : il est protégé à la fois par l’autorité de l’écrit et celle de son statut scientifique. E.Chauvier auquel on a pu reprocher l’omniprésence dans ses écrits n’évite-t-il pas justement ces travers ? Et la culpabilité qui peut en découler ? ]

[Ajout septembre 2011 Je m’interroge moi-même actuellement sur ces questions des points de vue multiples et de la relation enquêteur/enquêté en écrivant sur ma relation avec un cireur de chaussures bolivien. J’explore diverses manières de restituer cette enquête, de surmonter la difficulté à (ré)concilier deux options : le texte « académique » et le « journal ». Une nouvelle question a alors émergé : nous pensons et agissons en permanence en fonction de ce que nous imaginons que l’autre pense et attend. Que devient ceci dans le compte-rendu d’enquête ?]

[novembre 2006]

On pourra considérer la démarche égocentrique puisque l’anthropologue en tant que personne singulière en est au cœur. Il n’en est rien puisque je sais déjà que ce qui me sera le plus difficile sera justement de montrer et de faire lire ce texte. Consciente de cette difficulté, je m’interdis même depuis trois ans de le relire pour ne pas en être trop « imprégnée » mais surtout pour en conserver la spontanéité le plus longtemps possible : il est évident que toute relecture voudra gommer des imperfections mais parfois aussi présenter sous un jour meilleur, effacer des réflexions jugées trop naïves ou intimes… En effet, ce n’est pas un exercice d’autosatisfaction mais plutôt un écrit pour soi et pas forcément complaisant. La définition constitutive de l’écrit intime n’est-elle justement pas qu’il ne se montre pas ? Sa diffusion relèvera donc plutôt d’une certaine mise en danger et répond sans doute à ce qu’ont été des questions récurrentes, sous-jacentes à tout mon travail : qu’est-ce qui m’autorise à porter un regard critique, seule « ici », sur des interlocuteurs sympathiques, qui m’ont bien accueillie et pour certains, que je fréquente toujours avec plaisir ? Quel droit ai-je d’utiliser des informations en en faisant une interprétation personnelle ? Où commence la trahison ? M.Augé (2006 : 56) critique violemment cette position qu’il qualifie de moralisme bien-pensant  qui condamnerait l’anthropologie à la prudence voire au silence. J’espère avoir dépassé ce questionnement effectivement moral mais aussi nihiliste…

Sans être une manière de me dédouaner, il s’agit, au lieu de me retrancher derrière mon statut d’anthropologue pour me protéger, de m’exposer personnellement, en tant que partie prenante d’une interaction. J’ai donc fait le choix de ne pas disparaître en tant qu’observateur « neutre » ou « objectif » mais de donner au contraire des éléments de « jugement » sur ce qui ne doit pas manquer de transparaître dans un écrit intime : ma personnalité, mes modes d’action ou ma façon d’être au monde.

[Ajout du 25/02/07 Après discussion en séminaire de mon texte puis ensuite avec ce groupe auquel j’appartiens et notamment avec C.B, je me rends compte que la vraie question est de dépasser ce lieu commun qui admet que c’est un enquêteur singulier qui explore un terrain et écrit sur celui-ci, pour expliciter ce qui fait néanmoins de mon travail un écrit scientifique, ce que C.B appelle « l’objectivation ».]

[Ajout du 2 mars 2007 Ce texte « intime » a changé de statut lorsque je l’ai donné à lire à mon directeur et à des amis. Mon rapport à lui en a été totalement modifié, comme si j’en étais d’une certaine manière dépossédée. [Ajout du 28 avril 2007  Ce qui me pose un problème est en fait l’interaction qui s’installe avec mes lecteurs qui leur fait porter un regard personnel, donc différent du mien sur ce texte et m’amène à m’interroger sur leur lecture et leur interprétation de ce qui n’appartenait jusqu’alors qu’à moi. Je ne comprends pas forcément leurs commentaires ce qui engendre un curieux sentiment car je suis l’auteur ! ] Une distance s’est instaurée et sa réception très favorable le place subitement au cœur de mon travail comme l’a toujours été, finalement, la tension entre mes sympathies et ma vocation d’anthropologue. Cela crée chez moi un certain malaise car son « moteur » était sa position périphérique par rapport à mon écrit académique; c’était une façon d’avoir du recul sur ma recherche, la recherche peut-elle en retour en être une d’avoir du recul sur mon journal ? Le hors-texte peut-il devenir texte, « condamnant » le texte à devenir lui-même hors texte ? Ce n’est pas évident. Quel est alors l’objet de ma thèse : l’occitanisme politique ou l’implication du chercheur sur son terrain ?

Je me suis orientée vers la littérature des sciences humaines relative à la réflexivité (Bourdieu), aux journaux de recherche (Lourau), comme si je me détournais de la vraie raison d’être de mon enquête. Alors que la sensation de perdre l’originalité et la spontanéité de mon texte, en cherchant à le théoriser et à l’inscrire dans une « tradition » anthropologique, ce qui contribue à en relativiser voire détruire l’aspect novateur : cette intuition que j’ai formalisée pendant quelques années, je me rends compte, à la lecture de R.Lourau, que par ma « culture » anthropologique je me suis déjà intéressée de manière implicite aux journaux : j’ai lu celui de Malinowski, de Barley, j’ai lu Favret-Saada… Je découvre que l’Afrique fantôme est sur mes étagères… Je l’ai consulté hier, ma curiosité aiguisée par Lourau, et ai remarqué de façon tout à fait fortuite – un marque-page placé à la page 118 est un billet de train daté du 28/12/2002 – que je l’ai entamé pour des raisons devenues obscures voilà cinq ans, avant de l’abandonner : il ne correspondait visiblement pas à mes préoccupations de l’époque… Comme l’affirme Bakhtine (78 : 102),  aucun discours de la prose littéraire, – qu’il soit quotidien, rhétorique, scientifique – ne peut manquer de s’orienter dans le « déjà dit », le « connu », l’ « opinion publique », etc. L’orientation dialogique du discours est, naturellement, un phénomène propre à tout discours.  Comme pour me consoler, R.Lourau (1988 : 141) vole à mon secours : … il est vain de vouloir comparer les journaux de terrain. Quelle que soit la part voulue ou non-voulue de subjectivité de l’objet : pourquoi séparer à tout prix le journal de terrain des autres sortes de diarisme ? Singularité du rapport et de l’analyse du rapport à l’objet quel qu’il soit.   Je sauve au moins un fragment de mon originalité puisque ma singularité et celle de mon rapport au terrain, sont constitutives de ma recherche…

Le changement de statut de ce texte, évoqué ci-dessus, implique en tout cas une modification de mon écriture : s’il était initialement intime, même si j’ai tôt pressenti que je l’utiliserais, il est maintenant orienté vers un lectorat réel ; il devient acte de communication vers l’extérieur, ce qui n’est pas sans conséquence : une autocensure s’installe, les effets de rhétorique risquent de s’amplifier puisqu’il n’est plus seulement dialogue intérieur. [Ajout du 3 mars 2007 J’écris ces lignes dans un va-et-vient avec la lecture du livre de Lourau que m’a indiqué C.B. En présentant différents types de journaux, il me permet de mieux cerner le mien : je passe d’une démarche expérimentale, par tâtonnement à une tentative de « théorisation ». Hier j’écrivais que ce journal était initialement intime, même si très vite j’ai pressenti qu’il serait utilisé. R.Lourau (1988 : 164) évoque la tension entre intime et littéraire, au sens de publiable. Mon « journal de recherche » a toujours été dactylographié et rédigé, signe de ce projet implicite. A propos du journal de J-P Goux, il écrit :

Le journal se présente donc comme une technique de recherche à usage strictement personnel, dans la tradition du carnet de route préconisé par Mauss. Le 22 août : ‘‘ J’hésite à écrire ce qui paraîtrait à un lecteur de regrettables naïvetés – mais ce Journal n’est à personne destiné, j’y règle des comptes avec moi-même. Comment oserais-je dire à quiconque ce qui m’agresse ici et me violente ?’’ (…) Le 24 août, il revient, en insistant sur la fiction du journal qui ne doit être lu par personne, sur le non-dit de l’enquêteur : ‘‘ Oserais-je écrire de telles naïvetés si ce Journal devait être lu ?’’ Mise en abyme du sentiment intime de l’observateur, par le trompe-l’œil sur le journal impubliable-publié ? Victor Segalen a utilisé et théorisé cette démarche, qui consiste pour l’observateur à se construire une position ailleurs, narrateur d’un récit faussement fictif, afin de mieux communiquer. C’est, comme le note Segalen lui-même, un ‘‘exotisme au deuxième degré’’ Le premier degré est celui du subjectivisme banal, le ressenti, le vécu de l’observateur. Le second est recherche du ‘‘choc en retour’’ subi par l’observé, donc de la perturbation dans le rapport sujet/objet : ‘ ‘Car il y a peut-être, dit Segalen, du voyageur au spectacle, un autre choc en retour dont vibre ce qu’il voit (C’est moi RL qui souligne). (Lourau, 1988 : 167-168)

Est-ce que j’écris un vrai-faux journal intime ? En tout cas, la mise en écrit de ce paragraphe me permet de faire le point et de réfléchir à ce que sera l’écriture de ma thèse, envisagée aujourd’hui différemment puisque construite autour de mon journal. Cette nouvelle orientation, proposée par mon directeur, me laisse pour l’heure dans un flou qui me paralyse et me pousse à réfléchir pour trouver des solutions.

[Ajout du 28/05/2007 J’ai provisoirement abandonné le dilemme sur le sujet de ma thèse : implication du chercheur ou occitanisme politique : je ne trouvais pas de solution d’écriture acceptable, je pesais le pour et le contre et du coup n’avançait plus. J’ai passé près de cinq ans à enquêter sur l’occitanisme : je ne suis pas disposée à y renoncer, au profit d’un texte écrit spontanément, in vivo ce qui selon moi constitue son charme. Je n’ai donc pas matière à en écrire plus pour avoir le « bon nombre de pages ». En plus, transformer mon terrain et mes interlocuteurs en prétextes pour mettre en scène un anthropologue qui me semble un peu « héroïque » ne m’intéresse pas, même si je suis convaincu qu’il faut que certains le fassent (j’ai d’ailleurs apprécié les livres de Barley !)

[Ajout du 3 juin 2007   Comment en effet accorder le ‘‘je’’ du vécu qui est aussi celui de l’enquête à la distance académique ? Les solutions données à cette difficulté dans le livre Les mots, la mort, les sorts de Jeanne Favret-Saada constituent un des intérêts mais aussi une des raisons des critiques rencontrées.  (Traimond, 1996 : 83)  Toute la question est en effet là…]

A moins de trouver le plan génial (que je n’entrevois pas pour l’instant…) qui me permette de fusionner ce texte et mon écrit plus académique, alors que je ne peux pas plus me résoudre à abandonner ce « journal » je ne vois pas d’autre solution qu’une voie médiane : la mise en regard des deux écrits, moyen de ne pas hiérarchiser mais de produire un éclairage mutuel, ce qui correspond bien à la philosophie du premier : réfléchir à ma pratique afin de l’améliorer et non de la remplacer, répondre à des angoisses surgies sur le terrain par la médiation de l’écrit pour les dépasser durablement.] [19 janvier 2008 Voie médiane qui ne me convient pas plus, tout compte fait. Cela sous-entend que je refuse de trancher. Troisième voie pour un texte à trois voix, c’est mieux. Sans nier le poids de l’interaction sur les deux premières : celles de mes interlocuteurs, la mienne, la troisième voix symbolise la voix académique, qui part des propos de mes interlocuteurs interprétés par moi anthropologue, ce qui produit un texte hybride : ce n’est plus tout à fait ce qu’ils disent mais ce n’est pas ce que j’aurais dit moi-même, non anthropologue. ][ Ajout du 3 juin 2007 Ce que je justifie dans la partie « où est l’auteur ? » par la réduction de la distance entre « ici et là-bas », entre le terrain et la rédaction du texte académique, qui modifie cette écriture.]

Ces tergiversations ont en fin de compte profondément ancré quelques convictions :

–          L’intérêt d’une écriture synchronique qui permet de suivre le cheminement de l’enquête et de la réflexion.

–          La nécessité de rendre à l’enquête sa vie, la dynamique qui l’anime.

–          Celle de préciser le point de vue : d’où je parle ?

La rédaction de deux textes parallèles – journal et chapitres de la thèse rédigés par blocs – a cependant d’emblée voué à l’échec le projet de réconciliation envisagé trop en aval. Peut-être de prochaines recherches autoriseront-elles son aboutissement ?

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