Congrès AFEA Bernard Traimond

ETHNOPRAGMATIQUE

Analyse d’un extrait d’entretien avec Gérard Althabe

 Bernard Traimond

            Je vais étudier un très bref extrait d’un entretien avec Gérard Althabe (1932-2004), directeur d’études à l’EHESS, auteur d’une œuvre importante d’où se détachent à mon goût trois livres essentiels : 1969 – Oppression et libération dans l’imaginaire, Paris, La Découverte, 1972 – Les fleurs du Congo, Paris, L’Harmattan, 1997, et 1998 – Démarches ethnologiques au présent, Paris, L’Harmattan, (avec M. Selim)[1]. Les enregistrements avaient pour but d’assembler les matériaux nécessaires à la rédaction d’un livre dont le titre était L’autre anthropologie. Dans cette transcription j’ai choisi arbitrairement quelques lignes d’un entretien avec Gérard Althabe réalisé le 27 avril 2004 dont j’ai distrait, avec un certain arbitraire trois phrases :

Parce que Madagascar, pour moi, a été le grand moment dans la mesure où pour la seule fois de ma vie, il y a eu une articulation entre mon travail intellectuel et l’engagement politique, dans la mesure où ce que je faisais en tant qu’anthropologue, c’est à dire ce que tu as pu lire dans Oppression etc., était utilisé par les jeunes gars, qui essayaient … des militants, qui essayaient de sortir de la situation actuelle.

Et ces militants-là gagnaient la partie en 1972.

Tu vois c’est-à-dire ça a été un moment béni en quelque sorte, que je n’ai jamais plus retrouvé…

Nous avons affaire à une conversation en ce sens qu’il s’agit d’un extrait de réponses à des questions. Loin d’utiliser la langue écrite, l’interlocuteur multiplie les « jeux de langage » afin évidemment d’établir une complicité mais aussi pour d’autres raisons que l’analyse ethnopragmatique de l’extrait permettra d’établir. Je vais donc m’intéresser davantage à la forme qu’au fond, chercher « sa façon non (son) sujet » pour reprendre les mots de Montaigne. Pour cela je vais examiner le détail des paroles que le magnétophone permet d’enregistrer et que je peux réécouter. Je peux ainsi disposer d’une infinité d’informations fugitives qui constituent autant de preuves pour ma démonstration.

Le registre de langage outrancièrement utilisé est évidemment la langue parlée, ce qui peut surprendre de la part d’un directeur d’études. On peut imaginer que d’autres auraient pris un certain ton et adopté la langue écrite pour répondre de leur statut institutionnel, de leur savoir et de leur prestige académique. Ce point de vue unique et autorisé, le « point de vue divin » s’exprime également par un « ton  » et un type de langue. A l’évidence, Althabe refusait cette attitude au profit d’une autre que je vais essayer de présenter en m’appuyant sur les matériaux que me fournissent les trois phrases citées.

Pour la clarté de la démonstration, je privilégierai trois aspects :

  • – Un point de vue
  • – Le ton
  • – Les dysfonctionnements

1 – Un point de vue

Au lieu de poser et d’imposer ses réponses, Gérard Althabe multiplie les marques de connivence avec son interlocuteur.

La première expression et la plus importante de l’affirmation de cette attitude est évidemment le recours au tutoiement qui ne s’impose pas entre adultes mais qu’Althabe utilisait facilement et systématiquement.

Cette connivence s’effectue également dans une complicité dans le vocabulaire avec l’utilisation du mot de « militant » préféré à celui de « des jeunes gens », le second étant politiquement plus neutre que le premier. Montrer qu’il préfère devant son auditeur l’un à l’autre crée entre eux une « communauté de langage » politiquement située.

Une autre expression est le recours à une langue relativement relâchée (« parce que Madagascar, pour moi, a été… », « des jeunes gens… des militants », « Tu vois », « Tu vois c’est-à-dire »). Ces formes de la langue orale sont souvent atténuées voire supprimées dans le milieu académique (On y parle parfois comme on écrit) alors qu’Althabe, évidemment volontairement, avait choisi de les utiliser, ce qui faisait partie de la rhétorique extrêmement efficace qu’il utilisait : c’était un homme de l’oral, me disait un de ses collègues. Dans ces quelques phrases, il utilisait successivement l’incise (couper la principale par une subordonnée qui lui vient peut être de ses origines gasconnes), la rectification et, enfin, l’interpellation de l’auditeur. L’objectif de cette forme de parole est bien évidemment de signifier successivement qu’il présentait une expérience singulière (« pour moi »), que quiconque pouvait se tromper mais que l’important est la rectification (« des jeunes gens… des militants ») et enfin l’injonction (« Tu vois »).

2 – Le ton

L’usage de cette rhétorique – tutoiement, type de langue, hésitations – a pour résultat de donner à l’entretien un ton familier. En outre, les accentuations de la voix ne servent pas le propos comme le ferait un « orateur », n’appuient pas les mots importants mais seulement les relations au locuteur. Althabe n’oriente pas son discours par des pauses ou des intonations sur les points importants mais sur les moments qui établissent une connivence même s’ils sont inutiles à sa démonstration (« Tu vois »). La voix n’a donc guère besoin de s’élever, puisque la relation s’établit par deux autres moyens, les idées exprimées évidemment, mais aussi, les hésitations dans l’expression des propos. Ce n’est pas le professeur qui exprime sa pensée indépendamment des circonstances, mais un locuteur qui partage avec son auditeur la « verbalisation » d’une expérience, la mise en forme langagière d’une pratique. Ce saut périlleux – le passage de la pratique au discours – devient alors un instrument par lequel Althabe engage l’auditeur à participer avec lui afin qu’il se rende compte des difficultés à surmonter et des moyens mis en œuvre pour y parvenir.

3 – Les dysfonctionnements

Ces trois phrases ont, qui plus est, une structure radicalement différente, marque d’une grande maîtrise poétique. La première, de loin la plus longue, se présente comme la recherche de causes puisqu’elle commence par « Parce que » ce qui définit sa fonction logique mais aussi son statut, l’oral. Althabe explique le « moment béni » où ses recherches scientifiques ont servi des actions politiques. Il ne dit pas explicitement que se sont momentanément rejoint, la seule fois dans sa vie, son intérêt pour la politique qui ne l’a jamais quitté[2] et ses recherches. Il recherche donc les causes de l’intensité de ses liens avec Madagascar dont il avait évidemment gardé un souvenir ému. Pour exprimer et l’émotion et la recherche, Althabe utilise les hésitations (« jeunes gens… militants »), l’évocation d’un livre (« Oppression et « ), les rectifications, les répétitions (« essayaient ») et les interpellations (« tu as pu lire »)… Curieusement cette phrase est plus riche de sa multiplication des procédés rhétoriques que de ses contenus alors qu’Althabe jouait sur une spontanéité, en réalité apparente. En revanche les deux suivantes prennent la forme de sentences aux strictes césures (« ces militants-là gagnaient la partie en 1972 », « ça a été un moment béni en quelque sorte, que je n’ai jamais plus retrouvé ») auquel l’introduction enlève cependant toute prétention : « et »; « tu vois, c’est-à-dire ». Il y a une véritable volonté d’échapper au style écrit car même si la formule prend une forme rythmée ( ça a été un moment béni,/ en quelque sorte,/ que je n’ai jamais plus retrouvé. »), Althabe éprouve la besoin de la commencer par une hésitation, « tu vois, c’est-à-dire ».

Mais Althabe va encore plus loin puisqu’il n’hésite pas à aller jusqu’à la contradiction en mélangeant le passé – « des militants, qui essayaient de sortir de « – et le présent, « la situation actuelle », ce qui rend la phrase apparemment incompréhensible sauf que nous savons que 1972 est passé depuis longtemps, qu’Althabe est rentré de Madagascar et que le présent dont il parle est celui de 1972.

Ces dysfonctionnements apparents sont évidemment pour une petite part des lapsus, mais les incongruités sont trop nombreuses et surtout variées pour ne pas gêner le locuteur et atteindre ainsi  un but, établir une connivence supplémentaire avec l’auditeur qui est amené à vouloir se substituer à l’orateur pour rectifier ses formules : c’est évidemment un « mode de communication », expression utilisée par Althabe tout au long de son œuvre.

Ces trois malheureuses phrases analysées avec une certaine précision soulignent la quantité d’informations que nous donnent les entretiens enregistrés pour peu qu’ils ne soient pas utilisés pour leur seul contenu. La pragmatique du langage – « relations entre le langage et le contexte qui sont grammaticalisées ou inclues dans la structure de ce langage » selon la définition de Levinson – nous fournit les instruments permettant de multiplier les preuves nécessaires à nos démonstrations.

[1]    J’étudie un autre extrait d’entretien selon la même démarche dans L’anthropologie à l’époque de l’enregistreur de paroles aux pages 122-124.

[2] Étudiant à Bordeaux, il était proche du Parti Communiste;  ensuite, il avait refuser d’aller faire la guerre en Algérie ce qui l’avait conduit au Tchad ; il avait suivi avec passion les événements liés à l’indépendance du Congo (il disait qu’il croyait avoir rencontré Lumumba dans un bar de Léopolville) ; il a participé à la Révolution de 1972 à Madagascar, milité en France avec un groupe maoïste, et enfin, avait participé à la gauche du Parti Socialiste aux espoirs de 1981.

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